Publié dans Lecture jeunesse, Littérature Française

La pyramide des besoins humains de Caroline Solé

 » Les nuits suivantes, en cherchant les étoiles dans le ciel je pense parfois, beaucoup, mais pas passionnément, à reprendre un train et à rentrer à la maison. Seulement, je sais bien que ce n’est pas chez moi, là-bas. En soufflant dans mes mains pour me réchauffer, je m’accroche à cette idée qu’un jour, je me sentirai chez moi quelque part. Cet espoir me fera tenir jusqu’à ce que je trouve un bon carton. » (p16)

Un jour, Christopher 15 ans, a pris le « gnon » de trop. Alors il prend le train pour nulle part et partout. Que lui importe la destination, pourvu que ce soit loin de chez lui. Ce train l’emmène  à Berwick Street, à Chinatown. Christopher vit désormais dans la rue, il habite sur un carton. Il n’est pas seul pour autant ; il y a d’abord Jimmy, un vendeur de hot-dog à ses heures, qui le prend sous son aile  ; « il va devenir le meilleur des potes, le meilleur du meilleur qu’on peut avoir quand on touche le fond. Pas le bon camarade qui vous prête sa gomme et joue avec vous au foot dans la résidence, celui qui salue poliment maman à travers la fenêtre, non, Jimmy, c’est le genre de compagnon à vous tirer d’un carton au milieu de la nuit, subitement, pour éviter qu’une bouteille vienne se fracasser sur votre crâne. Un ami qui vous offre à manger alors qu’il fait des tas avec des pièces et que même ses dix tas ne valent pas le prix d’un repas. » (p18) Et il y a aussi Scratch-Scratch et puis Suzie. Un jour il s’inscrit à un jeu sur internet « la pyramide des besoins humains » qui est inspiré de la théorie d’un psy ; Abraham Maslow. Cela l’entraine, bien malgré lui, dans une spirale surprenante. Le voilà qui gagne une par une les différents niveaux  avec un nombre incroyable de votes pour lui.

Ce roman m’a ému énormément et bien plus pour le constat navrant de tous ses jeunes qui finissent dans les rues (pour moi c’est plus de cela dont il est vraiment question dans ce roman) plutôt que celui du pouvoir aspirant des médias, de ces jeux (de plus en plus monstrueux qui utilisent les êtres pour des raisons d’argent et de contrôle). Pour moi c’était une lecture douloureuse qui met le doigt sur, non pas sur les différentes raisons qui peuvent emmener une personne dans la rue, mais plutôt sur les différents strates et parcours qui font qu’on y arrive un jour.

 » C’est une forme de respect ; puisque tu te retrouve sur ce carton mouillé, je ne te ferai pas l’affront de te demander pourquoi. Forcément qu’il y a eu une catastrophe; Personne ne dort dans le froid et l’insécurité par choix. » (p91)

Christopher est un révolté (et cela sans doute bien avant de finir sur son carton) un garçon qui ne trouve pas d’intérêt réel à être intégré dans la société, avec tous ces travers qu’il lui attribue. Pour lui il n’y a pas vraiment d’échappatoire, même si sa famille lui manque parfois ; son petit frère surtout et même ce père qui le battait, il n’a pas envie de retourner dans le rang, ce qui pour lui signifierait perdre sa liberté ; pouvoir continuer à penser librement, garder sa propre personnalité, ne pas se laisser embobiner par des penseurs de bazar, c’est cela pour lui la liberté  » Pouvoir choisir précisément le mot qui sort de sa bouche, lui donner une teinte particulière, unique, qui reflète vraiment notre âme à un moment donné, c’est pourtant, selon moi, le plus grande des libertés. (p79). Dès lors on se demande comment tout cela peut-il bien finir, quel avenir pour un jeune homme qui vit dans les marges ?!

 » Les gars en marge, comme moi, ils vivent sur le bas-côté, car quelque chose a débordé. Malgré le joli cahier aux lignes tracées, le stylo a dérapé, il a filé dans la marge. Il y avait trop à écrire, un trop-plein qu’il fallait sortir. Et maintenant, on vit dans la rue. On a oublié la douceur d’un oreiller, d’une caresse, on ne parvient plus à dormir. » (p82)

Christopher n’est pas dupe,  il (sur)vit alors même que ses besoins les plus élémentaires sont vraiment réduit à leur plus stricte minimum. C’est bien preuve que les théories de ce fameux Marlow sont caduc.

 » Retourner vivre avec ma famille, je n’en ai aucune envie. Le lit douillet, le rôti, la télé, j’en ai soupé. On m’a gavé comme une oie dans son enclos. Et il ne manquerait plus que je fasse semblant, moi aussi, d’aimer cette existence où je dois allumer un écran pour assister à un événement trépidant et me sentir vivant. » (p117)

Il y a aussi ces passages très émouvants, ceux de ses souvenirs de vie à la campagne et des instants heureux qu’il passait avec son petit frère.

 » Mais, quand je sortais du lotissement, il suffisait de quelques enjambées pour rejoindre le saule pleurer près de la mare, les nénuphars et les grenouilles. Du vert olive sur l’eau, vert émeraude dans les vallées, vert amande en pigment dans le ciel. Les chevaux aux robes poétiques m’ouvraient l’appétit : bai, alezan, chocolat, crème, café au lait… Et surtout, un frangin à mes trousses qu’il fallait porter dans les champs boueux, soulever dans les airs pour cueillir le goûter et divertir les jours de chagrin. Je faisais le clown en classe car depuis toujours, mettre un nez rouge sur mon visage permettait de faire diversion. Quand, à la maison, le temps virait à l’orage, on s’éclipsait jusqu’à la mare, on se baignait dans un paysage bucolique qui changeait de couleurs chaque saison et dont les teintes chaudes me réchauffent encore le coeur.  » (p74)

A la fin du bouquin (que je n’aurais pas voulu autrement) on en vient à la conclusion que ce Christopher est vraiment un gars bien. C’est un pur qui ne se résout pas à vivre une vie aseptisée, un pur qui espère bien plus et bien mieux de la vie qu’un quotidien maussade, qui refuse aussi d’être écrasé par la nécessité de consommer encore et encore et d’être réduit à une marchandise monnayable par ceux qui tirent les ficelles. Evidemment, on en vient à espérer qu’il aura la vie qu’il estimera être la meilleure pour lui. Cette lecture est un vrai et un grand coup de coeur !

 » A Chinatown, je me lave au lavabo dans les toilettes publiques. Dans le miroir embué, je me revois asperger mon frangin d’eau de pluie dormante dans les nénuphars. On riait aux éclats en s’éclaboussant. Je me demande à quel moment j’ai bu la tasse » (p75)

« …/… des fissures, j’en vois partout, chez les paumés comme chez les passants » (p70)

Lu par Nadael, NouketteJérôme, Leiloona, Bladelor

Ce roman fait parti de mes lectures d’été (clic)

Ecole des loisirs (clic)

Collection Médium

Octobre 2016

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9 commentaires sur « La pyramide des besoins humains de Caroline Solé »

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