Littérature

Comme un père de Laurence Tardieu

Comme un père  Editions Points  Laurence TARDIEU

Laurence Tardieu est née en 1972 à Marseille. Elle est également l’auteur de « Puisque rien ne dure », « Rêve d’amour », « Un temps fou » et du « Jugement de Léa ».

Comment vous parler de ce roman ? C’est un petit texte extrêmement court et je pense qu’il m’aurait peut-être plus accroché si, il avait eu quelques pages de plus. Louise est une jeune femme de vingt-cinq ans qui n’a déjà plus sa mère. Elle sort avec un homme plus agé qu’elle de douze ans, Lucien, et sa meilleure amie s’appelle Ana. Elles se sont rencontrées dans de drôles de conditions lors d’un accident entre leurs deux voitures. Louise va héberger son père, François, emprisonné depuis vingt ans. Mais ses retrouvailles seront loin d’être idéales. Louise a toujours fait comme si elle n’avait pas de père. Mais elle accepte tout de même de l’accueillir quelques jours dans son appartement. Ils ne vont  que se frôler de loin, François n’aura pas le temps d’apprivoiser Louise. La seule chose qu’ils partageront c’est l’amour de la musique de Satie. Et des regrets…

  » Les évidences, quelles évidences ? Mesdames et Messieurs, cherchez l’évidence ! L’évidence de quoi, de la vie ? C’est la musique qui est l’évidence, la musique, quel bonheur, ça entre dans le corps, ça descend dans la nuque, les épaules, glisse le long de la colonne vertébrale, enveloppe le creux des reins, la voilà l’évidence, c’est la sensation, il n’y a que la sensation, le reste n’existe pas, ou plutôt, le reste, on n’en est pas sûr, on n’est jamais sûr de rien…/… « 

Mais a ce moment là, Louise est en train d’écouter Mahler, la symphonie numéro cinq. Voilà une chose que je partage avec elle, un amour inconditionnel pour la musique. Une autre chose que je partage avec Louise, et un passage que j’ai beaucoup aimé, c’est sa passion pour la natation. L’odeur du chlore l’enivre…

  » Je vais trois matins par semaine à la piscine. J’aime nager. L’eau transforme mon corps, elle l’embellit. Il se délie lentement. Il est doux avec moi. Nulle part ailleurs je n’éprouve cela : mon corps est maigre, maladroit. Comparé à celui d’Ana, il n’a rien de féminin. Sec comme un bout de bois. Ce que je préfère, c’est nager sous l’eau. Je parcours une longueur, parvenue au bout j’émerge et je remplis mes poumons d’air, puis de nouveau je gagne les profondeurs du bassin. Parfois vers les deux tiers je manque d’air mais je lutte pour ne pas remonter, c’est si rare de se sentir délivrée du poids de son corps. « 

Le père de Louise a du mal à faire avec sa liberté retrouvée. Tout espace lui semble infini, trop vaste. Il se réfugie souvent dans la salle de bains, où les proportions lui parviennes moins agressives. François, s’adressant à Louise :

  » – Je ne savais pas que la prison avait ça de moi… J’ai tellement lutté, dedans, pour ne pas sombrer. J’étais fier… Je travaillais… Je me croyais plus fort qu’elle, la prison je veux dire… Mais là, quand je me vois comme ça… Tant de dégats… « 

Il est incapable d’affronter la rue, le métro. Il doit tout réapprendre. Les pages de ce livre les plus passionnés sont celles où Louise parle de son art, elle sculpte :

  » J’ai repris le travail sur l’expression des yeux. Il me semble que c’est mieux. A moins que ce ne soit la projection de mon propre regard ? Il vient toujours un moment où je ne vois plus rien. Je ne sais plus rien. Je suis dans un brouillard épais. Mais il faut continuer à avancer. Moins on voit, plus il faut avancer. C’est la discipline que je m’impose. C’est angoissant (n’y a-t-il rien de plus angoissant que l’opacité), mais jusqu’à présent je n’ai rien trouvé de mieux. Lucien pense que ce n’est pas bon que j’emploie mes journées entières à sculpter. Selon lui, trop d’isolement est néfaste. Mais je ne suis pas seule : s’il savait quelle fête permanente occupe mon cerveau ! « 

J’ai envie de finir sur ceci, quelques paroles échangées par Ana et Louise :

  » – Ana ?

– Oui…

– J’ai la trouille… J’ai la trouille de tout…

– Moi aussi Louise. Cela ne se voit peut-être pas, mais on a tous la trouille. Tous. Au bout du compte, on sais ce qui nous attend. Et alors ? Il faut faire avec. C’est notre salut, et notre drame. C’est comme ça. Si tu passais tes journées à être dans la pleine conscience de ta condition humaine, tu serais liquéfiée en permanence. Il faut mettre du mouvement, Louise, beaucoup de mouvement. Toi qui es si cérébrale, tu devrais relire Nietzsche… « 

Un beau texte à lire qui m’a laissé un très joli souvenir.  Et pas besoin d’hésiter… Il ne fait que 119 pages, donc pas de scrupules à avoir à le rajouter dans vos PAL…

objectif_pal_le_retour 1/12 et 1/41

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Cinéma·Littérature

La joueuse d’échecs de Bertina Henrichs

La joueuse d'échecs      La joueuse d'échecs Editions Le livre de Poche et en grand format Liana Levi

Joueuse, avec Sandrine Bonnaire et Kevin KlineLe mot de l’éditeur :  » Un jeu peut-il faire basculer la vie d’une femme ? Difficile de le croire. Dans l’île de Naxos, les joueurs de trictrac sont légion, mais jamais aucune femme n’a approché les pions noirs et blancs. Quant à ceux d’un échiquier, n’y pensez même pas ! Cependant, pour Eleni, prise dans une vie sans aspérités et sans folie, le plus vieux jeu du monde sera le début d’une aventure qui la mènera jusqu’à l’émancipation. « 

Comme pour « Je suis une légende » j’ai suivie le même chemin, j’ai commençé par lire le livre (c’est donc une relecture) puis j’ai regardé le film et j’ai lu à nouveau le livre. Si j’ai une préférence certaine pour le livre je dois avouer que j’ai beaucoup aimé le film. J’aime beaucoup Sandrine Bonnaire, forcément ça partait bien… Ce qui m’énerve un peu c’est que les scénaristes ne peuvent jamais s’empêcher de changer l’histoire. Et, souvent, ce ne sont pas seulement des détails. Le changement le plus brutal, et qui a mon sens, change toute la teneur du livre c’est que, là où dans le livre c’est son ancien professeur Kouros, un vieil homme,  qui lui apprendra toutes les subtilités des échecs,  et bien dans le film il se transforme en un homme dans la force de l’âge très séduisant. Il y a donc un rapport de séduction entre ces deux là qui n’existe pas du tout dans le livre. Alors que sa patronne dans le livre l’encourage vivement et, est une alliée efficace, elle devient dans le film un personnage presque réfractaire à son projet. Et le couple français de joueurs d’échecs qui est le lien qui lui fait se jeter avec passion dans ce jeu devient dans le film des américains (la femme en tout cas).

Pourquoi ne pas suivre intégralement le fil de l’auteur du livre ? Je me le demande.. Dans le livre Eleni a une passion, une attirance assez grande pour la France, et surtout Paris, et pour sa langue. La France la fascine.

  » Eleni aligna amoureusement les produits de beauté portant des noms vaporeux dans cette langue qu’elle préférait parmi toutes celles qui glissaient sur l’île : le français…/…

Son approche linguistique était uniquement sonore. Parfois elle écoutait son murmure dans la salle à manger. Il lui semblait que cette langue, et c’était bien son atout majeur, manquait totalement de sérieux. Aux oreilles d’Eleni, elle n’avait aucun ancrage dans la terre. Ses mots dansaient sur un parquet ciré, faisant de petites arabesques, des courbettes, se saluant, tirant des chapeaux invisibles dans un frémissement de satin et de tulle. Ces douces glissades devaient bien avoir des significations précises, désigner de vraies choses. Eleni en convenait, et c’était justement ce paradoxe qui lui paraissait formidable. Ce déploiement ailé de danseurs d’opéra pour demander le sel ou s’enquérir du temps, n’était-ce pas le comble du luxe ? A la télévision, elle avait vu plusieurs émissions sur Paris, et à chaque fois, elle en avait ressenti comme un pincement au coeur. Une zone un peu douloureuse dans la poitrine, engendrée par un rendez-vous qu’on aurait eu jadis et auquel on ne se serait pas rendu, jugeant l’issue trop hasardeuse. Eleni n’était pas femme à pincements. Mais Paris constituait une exception. Sa passion rêveuse était demeurée d’ailleurs totalement inavouée. C’était son jardin secret. « 

Eleni fait les chambres d’un hotel tenu par une femme sympathique et qui la respecte. Tout les matins Eleni commence par une petite tasse de café offerte par sa patronne Maria. Son travail ne lui déplait pas. Il n’empêche pas son évasion. Son travail est assez répétitif pour cela.

 » Eleni connaissait tous les gestes par coeur et les accomplissait machinalement, les uns après les autres, dans un ordre immuable. Vingt chambres, quarante lits, quatre-vingts serviettes blanches ; les cendriers à vider étaient en nombre variable. « 

Eleni est marié avec Panis, ils ont deux enfants.

 » Trois ans après, elle avait épousé Panis, de cinq ans son aîné, qui travaillait au garage de son père à la sortie de la ville. Ce mariage avait été son heure de gloire. Toutes les filles de Naxos lui avaient envié ce garçon aux cheveux drus et au regard profond. Ils eurent deux enfants, Dimitra et Yannis. Même après leur naissance, Eleni avait continué à exercer son métier, car elle aimait ce travail qui lui permettait de rêvasser et d’entrer en contact avec le monde extérieur en son absence. »

Ce que j’ai aimé dans le livre ? Et bien d’abord le décor magnifique, cette île de Naxos si bien décrite. Et les petits verres d’ouzo qu’ils boivent sur des terrasses ombragées dans une petite taverne donnant sur le port, franchement, on s’y croirait… Mais surtout cette histoire de femme qui s’émancipe, qui se découvre une passion qui lui donnera un nouveau souffle. Cette folie douce dans laquelle elle se glisse, elle se perd… Une femme de plus en plus heureuse, tenant tête à son mari et même à tout un village. Elle ne lâchera pas prise…

  » Le lendemain, le travail sembla se faire tout seul, Eleni poussa son lourd chariot en chantonnant, salua les clients chaleureusement et fit les chambres avec le même dévouement que d’habitude. La seule ombre au bonheur qui la transportait de la sorte fut l’impossibilité de le partager avec quelqu’un. Une victoire ignorée perd toute sa saveur. L’immense joie qui habitait Eleni ce matin-là avait besoin de se répandre et d’exulter, comme l’oiseau recherche une branche où se poser pour chanter. « 

Ce que j’ai aimé dans le film ? A peu près la même chose, avec un petit peu moins de charme. Mais le décor est sublime et le jeu de Sandrine Bonnaire, comme d’habitude, impeccable. Laissez vous tenter par les deux…

Extraits·Françoise Lefèvre·Musique

L’or des chambres (extrait) de Françoise Lefèvre

Françoise Lefèvre

L’or des chambres (extrait)

« Je suis rentrée dans la saison. J’oublie que la vie est bonne parfois, et le langage aussi simple qu’un chant d’oiseau, l’hiver derrière la fenêtre. La vie est bonne et bouillante comme les joues des enfants qui ont joué dehors. Comme le vin que je bois. Oui, j’oublie que la vie est bonne parfois. J’entre dans la saison, cette autre part de la vie où je descends. Cette autre part de moi où j’ai des secrets pour moi-même. Les écrivant, je te les livre.

Dans ce puits où je descends, c’est toujours l’hiver. La beauté du lieu n’a d’égal que son austérité. Il est pareil à une abbaye où jamais la messe n’est chantée. On y fait silence. Chacun écoute en soi. »

 » Il faut savoir qu’elle est incurable celle qui écrit : elle n’aime ni commencer, ni achever son livre. Et n’en veut rien garder. Elle écrit, comme on caresse avant la fin celui qui met si grand temps à s’éteindre. Elle n’écrit que pour en être aimée. »

Soleil caché sur le lac

Vous savez ce que je pense de Françoise Lefèvre… Pour moi la plus grande écrivain, la best, la number one… C’est comme ça, il n’y a rien à y changer… Entre elle et moi c’est une histoire qui dure… Il n’y a rien à dire de plus…

Ceci est ma participation aux dimanches poétiques de Celsmoon (qui malheureusement se met en pause très longue durée). Je compte continuer à participer mais de façon non systématique.. Cela sera donc de temps en temps, selon l’envie. Pascale va continuer, Lystig et Cagire aussi… Qui d’autres ?

Très bon dimanche à vous tous et toutes

(Si vous voulez en savoir un peu plus sur Françoise Lefèvre, faites un petit tour ici.)