Littérature

Le canapé rouge de Michèle Lesbre

Le canapé rouge Le canapé rouge Editions Sabine Wespieser et Folio
Le mot de  l’éditeur : » Parce qu’elle était sans nouvelles de Gyl, qu’elle avait naguère aimé, la narratrice est partie sur ses traces. Dans le transsibérien qui la conduit à Irkoutsk, Anne s’interroge sur cet homme qui, plutôt que de renoncer aux utopies auxquelles ils avaient cru, tente de construire sur les bords du Baïkal un nouveau monde idéal. À la faveur des rencontres dans le train et sur les quais, des paysages qui défilent et aussi de ses lectures, elle laisse vagabonder ses pensées, qui la renvoient sans cesse à la vieille dame qu’elle a laissée à Paris. Clémence Barrot doit l’attendre sur son canapé rouge, au fond de l’appartement d’où elle ne sort plus guère. « 
« Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente »
Camille Claudel s’adressant à Rodin
J’ai lu ce livre pour le challenge de Théoma « les coups de cœur de la blogosphère » et il est plus que temps puisque la date limite de ce challenge est le 30 juin 2011 (donc : demain !).
J’ai bien crû que ça n’allait pas fonctionner pour ce roman. Les cinquantes premières pages ne m’ont pas emporté du tout. Le style de l’auteur ne m’accrochait pas. Et puis d’un coup la magie a pris, et j’ai été emporté.
J’ai vraiment aimé la deuxième partie et la fin a fini de me convaincre. Elle est magnifique.
N’hésitez pas à ouvrir ce tout petit livre (138 pages) très vite lu de plus.
Vous y voyagerez à bord d’un transsibérien qui va à Irkoutsk.
Vous y rencontrerez des hommes qui portent les noms très russes et très virils d’Igor, un compagnon de voyage, et de Boris, un joueur d’accordéon, et qui laisserons une trace marquante dans la mémoire d’Anne.
 » La sihouette d’Igor se fondait dans la pénombre du couloir, apparaîssait et disparaissait dans le mince écran laissé par les rideaux entrouverts. De temps en temps il allumait une cigarette, les volutes de fumée s’enroulaient autour de lui, brume légère et bleutée…/…
Cependant, sans lui, quelque chose m’aurait échappé, quelque chose de moi, de ma vie, qui m’avait mise dans ce train pour mieux me rattraper. Aujourd’hui encore, je continue de penser qu’il était véritablement un guide, un ange discret. N’avez-vous jamais croisé de ces êtres qui semblent ne pas se trouver sur votre chemin par hasard, mais par une sorte d’évidence si bouleversante que votre existence en est subitement transformée ? » (p51)
Des morceaux de texte qui vous rattrapent durant votre voyage et viennent vers vous juste au bon moment.
 » J’avais cherché deux vers que je connaissais « J’étais absent de moi plutôt nuage indécis, un passant pas très sûr d’être vraiment quelqu’un » (A la lisière du temps, Claude Roy)…/…
Ces vers qui m’avaient bouleversée un jour me rattrapaient dans cette minuscule maison où la vie de Gyl m’échappait, où je n’étais pas sûre d’être à ma place. Ils m’étaient d’un grand réconfort. Ce n’était pas la première fois qu’une telle chose se produisait, des mots, des phrases lues ici ou là avaient déjà volé à mon secours, ou m’avaient tout simplement accompagnée. J’en éprouvais toujours un réel bonheur. « (p71)
Vous y rencontrerez une femme qui chante « Souliko » toute la journée pour oublier qu’elle a perdu deux fils en Afghanistan.
Les fantômes d’une certaine Marion du Faouët et de son armée de brigands, ainsi que ceux deMilena JesenskaAnita Conti et de Camille Claudel. (source Wikipedia)
Une vieille dame qui vit encore avec son grand amour Paul, pourtant tué à 19 ans mais qui, pour autant, ne vivra pas une vie triste et sans attrait.
Paul que Clémence rencontre sur la plage, Paul qui lui apprend à nager, Paul qui lui fait la lecture sur le sable des  «  hommes bleus » de Vaillant.
Les mots de Clémence :
 » C’est peut-être parce qu’il est mort que je continue à attendre que la vie commence, je crois que je l’ai toujours attendue cette vie là, je veux dire la vie avec lui. L’autre, celle que j’ai vécue, c’était autre chose, c’était en attendant… Maintenant je suis une très vieille petite fille… » (p99)
Vous y verrez un ciel coloré en rouge par des enfants et leurs cerfs-volants.
Vous y apercevrez la splendeur du lac Baïkal. «Mystérieux lac, vénéré comme un dieu.»
Vous y apercevrez des petits morceaux de l’enfance d’Anne, sa grand-mère qui lui a appris le langage des arbres et de leurs ombres
 » Et puis j’avais dit, C’est un chemin, tout ce temps-là est resté sur un petit chemin de campagne, un chemin de terre caillouteux, bordé de haies et d’arbres dont les ombres me fascinaient. Oui, ce sont ces ombres des arbres sur le chemin auxquelles je pense, elles m’impressionnaient au point que j’évitais de poser les pieds dessus, je les contournais, j’étais persuadée qu’elles étaient l’esprit des arbres, leur langage aussi. Les jours de ciel couvert, leur absence m’inquiétait. Ma grand-mère Jeanne prétendait connaître ce langage et m’inventait des histoires où les arbres retenaient leurs ombres parce qu’ils étaient tristes ou en colère. Nous allions leur parler, elle et moi, nous leur demandions de nous pardonner si nous avions commis une faute. Jeanne était une femme délicieuse, elle regardait le monde dans un perpétuel éblouissement qu’elle savait me communiquer. Elle aimait la terre, la pluie, le vent. Je crois que je n’ai été petite fille qu’avec elle et sur ce chemin-là, je n’ai pas d’autres souvenirs, en tout cas aucun autre ne me semble parler de moi à cet âge… Parfois la nuit, nous partions avec sa chienne, Z, au bord de la rivière. Elle voulait me faire apprivoiser la nuit. Assises au bord de l’eau, nous écoutions la nature bruissante qui, au retour, me suivait jusque dans mes rêves… Plus tard, dans un musée, j’avais découvert un tableau de Cézanne, « la maison du docteur Gachet », j’avais fondu en larmes, le chemin et la maison un peu cachée par des arbres, c’était tout à fait l’image qui m’accueillait lorsque je rentrais de promenade, Jeanne venait de mourir, j’étais encore adolescente, je ne devais plus jamais retourner dans cette maison. » (p100, 101)
Cézanne  » La maison du docteur gachet « 
Vraiment un très, très beau texte que je vous recommande chaudement.
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Littérature

Le tour d’écrou d’Henry James

Le tour d'écrou  Le tour d'écrou

Lecture commune avec Zarline, que je remercie en passant pour avoir bien voulu décaler la date (mais j’ai quand même réussi à avoir un jour de retard !!!…)

Mot de l’éditeur :

« La veille de Noël, un homme lit l’histoire étrange racontée par l’un des témoins des faits rapportés, une gouvernante chargée de garder deux enfants que viennent hanter des fantômes dépravés qui se jouent de leur innocence. »

Je voulais d’abord lire ce texte pour le Read A Thon et finalement je me suis dit que ça ne serait pas un texte si facile que ça… Je peux dire maintenant que j’ai bien fait. C’est un texte qui demande toute notre concentration et d’avoir la pleine mesure de ses moyens (en l’occurrence : ne pas être trop fatigué !!). Mais je dois avouer que je ne renouvellerais sans doute pas avec cet auteur, le style ne m’a pas convaincu plus que ça.

Que dire de l’histoire… Si j’ai été effrayée ? La seule chose que je peux vous dire c’est que j’ai lu les dernières pages hier soir, dans mon lit, juste avant de m’endormir et que ça n’a pas loupé : j’ai fait un cauchemar. Est-ce dire que je suis facilement impressionnable ? Oui, certainement.

L’atmosphère, l’ambiance est incontestablement réussie. On est en plein dans l’époque victorienne et c’est sans doute cela qui a contribué à ne pas faire de ma lecture un échec. Mais cela n’empêche pas que, au final, cela ne soit pas un coup de cœur.

Ce que j’ai le plus aimé c’est la narration en forme de récit, de journal, de la gouvernante. On est donc au plus près des faits.

Mais bon, c’est quand même une lecture qui m’a laissé un peu perplexe. Je n’y ai pas adhéré tant que cela.

Ce huis clos (ou presque) vous fait glisser dans une atmosphère étouffante, angoissante, presque malsaine je dirais.

Deux trois petites choses m’ont choqués, tout d’abord ces enfants qui apparaissent tout d’abord angéliques et adorables et tout à coup deviennent, pour la gouvernante « mauvais » et cela pour la seule et bonne raison qu’ils auraient des contacts avec des fantômes ??? Et ce couple, dépravé, le serait uniquement parce qu’ils ont eu une liaison de leur vivant ???… Ou alors il y avait peut-être autre chose que je n’ai pas saisi ?

Et il y a cette phrase de l’auteur qui me semble incroyablement sexiste :

«  J’avais eu moi-même des frères, et ce n’était pas pour moi une révélation que les petites filles puissent être des idolâtres serviles des petits garçons. Mais ce qui surpassait tout, c’était qu’il y avait au monde un petit garçon capable de montrer la plus grande considération pour une créature de sexe, d’intelligence et d’âge inférieurs. » (!!!!!!)

Quelques extraits pour finir. L’arrivée de la gouvernante à Bly (le domaine où les évènements auront lieu) :

 «  Je suppose que j’avais tellement pressenti, ou redouté, quelque chose de mélancolique, que ce qui m’accueillait ne pouvait être qu’une bonne surprise. Je me rappelle comme la plus agréable des impressions la large et limpide façade, ses fenêtres ouvertes, ses frais rideaux, et les deux servantes guettant mon arrivée ; je me souviens de la pelouse, des fleurs éclatantes, du crissement des roues sur le gravier, des épaisses frondaisons au-dessus desquelles les freux tournoyaient et croassaient dans le ciel doré. Ce décor avait une grandeur qui le rendait bien différent de ma triste maison familiale, et alors est aussitôt apparue à la porte, tenant une petite fille par la main, une personne courtoise qui m’a fait une révérence aussi correcte que si j’avais été la maîtresse des lieux ou une visiteuse distingué. »

La première apparition qui déstabilise la gouvernante :

« Toute cette impression du moment me revient du moins avec une intensité qui me permet de l’exprimer ici avec une précision que je ne lui ai encore jamais donnée. C’était comme si tout le reste de la scène avait été frappé de mort à l’instant même où j’apercevais… ce que j’ai aperçu. Je peux encore entendre, en écrivant, le silence prenant dans lequel sont tombés les bruits du soir. Les freux ont cessé de croasser dans le ciel doré, et durant une minute, cette heure amicale a perdu toute voix. Mais rien d’autre n’avait changé dans la nature, à moins bien sûr que l’étrange intensification de mon regard n’ait été un changement. L’or était toujours dans le ciel, la limpidité dans l’air, et l’homme qui me regardait du haut des remparts était aussi net qu’un tableau dans son cadre. »

Et les enfants qu’elle commence à regarder d’un autre œil :

«  Oh oui, nous pouvons rester là à les regarder, et ils peuvent nous faire leurs petites démonstrations autant qu’ils veulent ; mais lorsqu’ils font semblant d’être absorbés dans leur conte de fées, ils sont en réalité plongés dans leur vision de revenants. Il n’est pas en train de faire la lecture à sa sœur, ai-je déclaré, ils sont en train de parler d’eux… ils se disent des horreurs ! Je sais que je raisonne comme si j’étais folle, et c’est vraiment étonnant que je ne le sois pas encore devenue. Ce que j’ai vu vous aurait rendue folle ; mais ça ne m’a rendue que plus lucide, m’a fait saisir bien d’autres choses »

Il existe également en version BD :  

Dont en voilà une planche :

Et il y a le film aussi, mais je précise que je n’ai pas eu l’occasion de le voir : Les Innocents