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Extraits ; La source cachée d’Hella S. Haasse

La source cachée

 » Recommencer. Recommencer ailleurs. Prendre congé de Rina, dire adieu au monde dans lequel j’ai vécu jusqu’ici. Etre libre, et me prouver à moi-même que je suis digne de cette liberté . Etre seul, dans la solitude que j’ai moi-même choisie, qui est un bouillon de culture pour les forces de l’âme. Croître, mûrir, et porter des fruits. M’arracher à cette existence dans laquelle la partie vitale de mon être dépérit de jour en jour. J’aime mon métier, il me passionne, mais ce travail, cette étude ne sont pas l’alpha et l’oméga de mon désir ; en moi s’étend une vaste terre en friche prête à être exploitée. Ce qui m’a manqué jusqu’ici c’était le courage de franchir le pas. Je pense trop, je tue chaque impulsion à force de peser le pour et le contre. Comment sais-je, au fond, que je ne peux pas faire ce que je voudrais pouvoir faire ? D’innombrables fois, j’ai en effet créé des mondes, dans mon imagination, et dans ces mondes, placé des créatures dont les conflits intérieurs et les rapports mutuels peuvent s’assembler et former un tout équilibré, comme les pierres d’une voûte soigneusement conçue. J’ose dire que je maîtrise la construction, cette cohérence intérieure de l’essentiel et de l’irréel. Mais jusqu’ici, j’ai douté de ma capacité à convertir en mots ces mondes imaginaires. J’étais convaincue qu’il me manquait la maîtrise de la langue.
Le crépuscule bleu du milieu de l’été possède un singulier pouvoir de persuasion. Avec la fraîcheur, le vent du soir m’apporte le lointain écho d’une voix insistante, passionnée, suggestive. Je n’ai pas eu le courage d’engager la lutte : la lutte pour la créativité qui est en même temps une luttte contre le mensonge actif et la contrevérité intérieure passive. « 

Ce texte parle d’une très belle façon de la créativité.
De ce que écrire veut dire.
De ce qui nous freine.
De nos désirs que l’on a n’a pas sû concrétiser.
De notre liberté à faire ce dont nous avons vraiment envie.

Bon, je vous rassure, ce sera le dernier extrait de ce roman.
Bon dimanche à vous.

Billet sur « La source cachée » 
Autres extraits « La source cachée » 

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Publié dans Littérature étrangère

La source cachée d’Hella S. Haasse

Cela ne vous étonnera pas si je vous dis que l’auteur est néerlandaise… Et oui, toujours cette attirance pour ces pays  nordiques. En tout cas je peux vous dire que là, j’ai été bluffée…
Le style de cet auteur est une pure merveille, j’ai vraiment adorée la lire.
L’histoire est, en plus, très originale et c’est la voix d’un homme que l’on entend là. Cet homme se relève d’une maladie qui l’a épuisé.
Pour se ressourcer il part pour la propriété familiale, de sa femme, pour vider les lieux, la vendre peut-être. Sa femme, Rina ne l’accompagne pas. Elle veut rester en retrait de tout cela, ne veut pas en entendre parler. Son histoire familiale est lourde, ceci explique cela.
J’ai notée tellement de passages qu’il faudra que je me retienne pour ne pas tout reproduire ici. Le début vous le connaissez déjà si vous avez lu l’extrait que j’avais donné dans ce billet.
Cet homme arrive donc dans cette maison et il est conquis par les lieux, on pourrait même dire qu’il est comme envouté.
Il ne connait rien sur la famille de sa femme, ni de son passé.

 » Comment étaient-ils, ceux qui ont habité ici autrefois, ta mère, tes grands parents ? Que sais tu d’eux, Rina ? As-tu des lettres, des portraits, des souvenirs ? Pourquoi ne parles-tu jamais d’eux ? Jusqu’ici, je n’ai pas éprouvé le besoin de connaître ton passé. j’ai toujours eu le sentiment que des images de ton enfance ne me renseigneraient guère plus sur toi et ta vie que ce que je savais déjà pour t’avoir vue vivre. Lorsque tu m’as dit que tu n’avais plus ni parents ni grands-parents et que le reste de ta famille ne signifiait rien pour toi ou si peu de chose, je l’ai accepté purement et simplement et me suis abstenu de te poser des questions, parce qu’il me semblait que tu n’en parlais pas  volontiers. « 

Dans ce couple, c’est lui qui est sensoriel et intuitif. Il est très conscient de l’atmosphère très spéciale de cette demeure.

 » Car tu es réaliste, Rina, si réaliste, si dénuée d’imagination qu’il m’arrive de ne pas comprendre comment il m’est possible de vivre avec toi. Personne n’est aussi éloigné de moi que toi justement, avec ton regard clair, impitoyable, ton sens des réalités, ton esprit exercé aux mathématiques. C’est incroyable en vérité que tu sois partiellement originaire de cette vieille maison pleine d’odeurs de roses et d’herbes cuisant au soleil, avec le murmure du vent entre les murs. Ta mère est née ici, dis-tu, tes grands parents y ont vécu toute leur vie. Serais-tu telle que tu es aujourd’hui si tu avais connu ce cadre ? Je ne sais. L’idée de ta présence ici m’effraie. Tu voudras en faire une demeure confortable, débarrassée de tout le superflu. D’une manière presque scientifique, tu couperas quelques roses et tu les mettras dans les vases sphériques en verre dépoli qui font songer aux lampes éclairant une table d’opération. »

En fouillant, Jurjen, trouve des carton remplis de feuilles de papier à dessin. Les dessins sont d’Eline (la mère de Rina). Ce sont des esquisses au crayon de la forêt, du jardin, de la maison. Il y a aussi un autoportrait d’Eline en Dryade signé : « Et in Arcadia ego – E.B.; Aout 19… » Eline est une artiste.

Très vite Jurjen est contacté par un certain Meinderts, un médecin. Celui ci lui confie qu’il était très proche d’Eline. Cet homme lui fait certaines confidences, il affirme qu’en fait Eline se serait suicidée. Jurjen comprend très vite que Meinderts était fou amoureux d’Eline (qui en a épousé un autre) et qu’il ne s’est jamais remis de sa disparition. Jusqu’à l’obsession…
Ce livre est un encore une histoire de secrets de famille, de mystères, de douleurs cachées et de trahisons… Il ne servirait à rien de vous en dire plus. Sachez seulement que vous devez lire ce livre, oui, devez… Parce qu’il est vraiment une merveille. C’est un magnifique éloge de la nature comme vous n’en avez jamais lue, j’en suis sûre.
Un petit trésor de verdure et de fraicheur.
Une belle introduction au printemps…

Il y a deux parties très distinctes dans ce roman à mon sens. La première est cette description superbe de la fôret, du jardin, de la maison et des alentours. Et la deuxième est plus concentrée sur les liens qui relie Jurjen et sa femme (Jurjen trouve sa femme trop distante et trop froide) et sur la créativité. Il y a d’ailleurs, sur ce thème de très beaux passages. Comme je l’ai déjà dit je voudrais pouvoir recopier tout le livre et c’est très difficile de choisir lesquelles je vais encore vous donner… (et ici, un autre extrait sur la créativité)


 » Les saisons triomphaient, l’odeur de l’herbe et des roses faisait insensiblement place à l’arôme épicé non moins torturant des champignons, mais cela aussi était emporté par le vent lorsque le brouillard et la neige arrachaient à la terre un parfum plus fugace. En été, le feuillage murmure, il semble qu’il n’existe pas de plus riche mélodie pour celui qui est allongé dans l’herbe tiède ; mais l’on change d’avis en automne, lorsque les feuilles roussâtres bruissent dans le vent ; et pendant les longs mois d’hiver l’on entend, encore plus ému, le bois gelé craquer et le givre tomber de branche en branche. Infinie est la diversité des images d’un solstice à l’autre ; celui qui observe d’un regard aiguisé par un si grand désir voit comment, à chaque seconde, naît une nouvelle situation sans rapport avec tout ce qui précédait et différente de tout ce qui suivra. Jamais une tache d’ombre n’est deux fois le même sur une feuille ou sur le sol ; comment puis-je conserver l’image de la courbe décrite par une volée d’oiseaux fendant le ciel comme une flèche ?  »

 » Je n’aurai de repos qu’après avoir couché sur le papier ce qui ne cesse de hanter mon esprit depuis mon aventure dans le bois : le fait d’attribuer à Eline Breskel, que je  n’ai jamais connue, des pouvoirs et des penchants que je voudrais pouvoir posséder. Je tente de recréer cette ombre, de la transformer en un autre moi plus doué, capable de vivre plus intensément. Jamais je ne vendrais, comme Faust, mon âme au diable pour connaître la jeunesse éternelle, mais je serais prêt à la sacrifier en échange d’une étincelle de génie. Pour pouvoir vivre un seul instant cette décharge libératrice, je renoncerais à toutes les autres certitudes, la puissance créatrice est un don du ciel, une grâce, le seul miracle que je reconnaisse.Il y a plus. Au fond de mon coeur est enfoui un voeu : celui d’avoir le droit de briser les liens qui m’empêchent de progresser dans mon développement jusqu’à atteindre cet idéal. Si je pouvais croire pour moi-même au droit à la liberté, je saurais choisir ma voie sans hésiter. Mais je n’y crois pas. Je ne suis pas sûr de pouvoir payer le prix de cette liberté : l’idée parvenue à sa plénitude, l’oeuvre d’art. « 

La source cachée
Hella S. Haasse
Editions Babel et Actes Sud

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Extraits ; La source cachée d’Hella S. Haasse

La source cachée

(Extrait d’une lettre de Jurgen Siebeling à sa femme Rina dans l’été de 1937)

« … La maison est cachée dans la lumière incertaine des bois, comme un coquillage au fond de l’océan. Entre les murs flotte un bruissement de vent dans la cime des arbres, de gouttes de pluie sur le sable, de fuites invisibles d’animaux à travers les fourrés. La maison est séparée du bois de trois côtés par un fossé profond, couvert de lentilles d’eau ; un pont mène à la cour intérieure, pavée de pierres plates, grises, entre lesquelles pousse l’herbe. Les fenêtres, qui emprisonnent le reflet des arbres, semblent aussi vertes qu’eux. Le lierre s’accroche au mur et au toit, et la balustrade de la terrasse est envahie par une prolifération de roses. Derrière la maison s’étend une combe avec ses ondulations de terrains herbus, un vallon plein de bouleaux, je présume que des violettes y poussent encore en automne, à part cela, seulement la forêt, rien que la forêt ombreuse et verte. J’étais debout entre les troncs, parmi les fougères et les halliers qui m’arrivaient aux genoux et je me croyais au fond de la mer. Chose curieuse, il y a peu d’oiseaux. J’ai écouté intensément mais je n’ai rien entendu d’autre que le frémissement des feuilles dans le vent et les battements de mon coeur. Par instants, j’avais l’impression de rêver, l’un de ces rêves remplis d’une magie lointaine à demi oubliée, et qui me donnent la sensation d’avoir déjà tout vécu antérieurement. C’est ce que je ressentis ici aussi, lorsque, me retournant sur la terrasse, je contemplai le jardin et la sylve devant moi, dans l’éclat intense de cet après midi d’été : le vent s’était couché, toutes les couleurs semblaient gorgées de lumière et plus profondes qu’ailleurs, les roses et l’herbe dégageaient une odeur douceâtre qui montait à la tête. Les lions de pierre des deux derniers piliers en forme de vase de la balustrade posaient sur moi un regard ironique par-dessus les écus armoriaux détériorés qu’ils enserraient entre leurs griffes ; nulle part le moindre bruit, et partout la sensation d’être observé par quelque chose d’invisible, comment puis je te faire comprendre ce que je ressens ? …  »

Autre extrait de La source cachée

Billet de La source cachée

Claude Monet
Le bassin aux nymphéas 1899