Extraits de Mrs Dalloway de Virginia Woolf

« Elle avait, en regardant passer les taxis, le sentiment d’être loin, loin, quelque part en mer, toute seule ; elle avait perpétuellement le sentiment qu’il était très, très dangereux de vivre, ne fût-ce qu’un seul jour. Elle n’avait pas pour autant le sentiment d’être particulièrement intelligente, ni d’avoir quoi que ce soit de spécial. Comment avait-elle pu faire son chemin dans la vie armée des seuls rudiments que lui avait inculqués Fraülein Daniels, elle se le demandait. Elle ne savait rien : pas de langues étrangères, pas d’histoire ; il lui arrivait rarement de lire un livre, si ce n’est des Mémoires, avant de s’endormir ; et pourtant, elle trouvait tout cela absolument fascinant ; les taxis qui passaient ; et elle refusait de dire de Peter, ou d’elle même, je suis ceci, je suis cela.
Son seul don, se disait-elle en poursuivant son chemin, c’était de connaître les gens par une sorte d’instinct, pour ainsi dire. Vous la mettiez dans une pièce avec quelqu’un, et elle faisait le gros dos, comme un chat ; ou alors elle ronronnait. »

« Le hall d’entrée était frais comme un caveau. Mrs Dalloway porta la main à ses yeux. Lucy, la femme de chambre, referma la porte, et, en entendant le bruissement de ses jupes, Clarissa eut l’impression d’être une religieuse qui a quitté le monde et sent se refermer sur elle les voiles familiers et les antiennes de l’office traditionnels. La cuisinière sifflotait dans la cuisine. Elle entendit le cliquetis de la machine à écrire. C’était sa vie, et inclinant la tête vers la table du hall d’entrée, comme dans une attitude de soumission, elle se sentit bénie, purifiée, et se dit, tout en prenant le bloc-notes où était inscrit un message téléphoné, que des moments comme celui-ci sont des bourgeons sur l’arbre de la vie ; ce sont des fleurs de l’ombre, se dit-elle (comme si une rose ravissante s’était ouverte pour ses seuls yeux) »

Mrs. Dalloway

 » La paix descendait sur elle, le calme, la sérénité, cependant que son aiguille, tirant doucement sur le fil de soie jusqu’à l’arrêt sans brutalité, rassemblait les plis verts et les rattachait, en souplesse, à la ceinture. C’est ainsi que par un jour d’été les vagues se ressemblent, basculent, et retombent ; se rassemblent et retombent ; et le monde entier semble dire : « Et voilà tout », avec une force sans cesse accrue, jusqu’au moment où le coeur lui même, lové dans le corps allongé au soleil sur la plage, finit par dire lui aussi : « Et voilà tout » Ne crains plus dit le coeur. Ne crains plus, dit le coeur, confiant son fardeau à quelque océan, qui soupire, prenant à son compte tous les chagrins du monde, et qui reprend son élan, rassemble, laisse retomber. Et seul le corps écoute l’abeille qui passe ; la vague qui se brise ; le chien qui aboie, au loin, qui aboie, aboie. »

       

Septimus :
 » Mais quand à lui, il restait perché sur son rocher, comme un marin naufragé. Je me suis penché par-dessus le bord du bateau, et je suis tombé, pensa-t-il. Je suis allé au fond de la mer. J’étais mort, et pourtant maintenant je suis vivant, mais laissez moi encore me reposer, supplia-t-il…/… »

 » Car maintenant que tout était terminé, l’armistice signé, les morts enterrés, il avait, surtout le soir, de foudroyants accés de panique. Il ne ressentait rien…/…
…/… « Magnifique » murmurait Rezia, en donnant un petit coup de coude à Septimus pour qu’il regarde. Mais la beauté était derrière une vitre. Même ce qu’il goûtait (Rezia aimait les glaces, les chocolats, les sucreries) était pour lui insipide. Il reposait sa tasse sur le petit guéridon de marbre. Il regardait les gens dehors. Ils avaient l’air heureux, à se rassembler au milieu de la rue, à crier, à rire, à criailler pour des riens. Mais il ne goûtait rien, il ne ressentait rien. Dans le salon de thé, au milieu des tables et des serveurs jacassant, la panique le saisissait, il ne ressentait rien. Raisonner, cela il le pouvait. Il pouvait lire, Dante par exemple, sans difficulté
( » Septimus, sois gentil, pose ton livre » disait Rezia, en refermant doucement « l’Enfer »), il arrivait à compter son addition. Son cerveau était intact. Ce devait, par conséquent, être la faute du monde, s’il ne ressentait rien. »

Et le dernier :
 » Et il y a chez les gens une dignité ; une solitude ; même entre mari et femme, un abîme ; et c’est quelque chose qu’il faut respecter, se dit Clarissa, le regardant ouvrir la porte ; car on ne s’en séparerait pas soi-même, on ne l’enlèverait pas, contre son gré, à son mari, sans perdre son indépendance, sa dignité personnelle, choses qui, en fin de compte, sont sans prix. »

Virginia et Léonard Woolf

Virginia Woolf

Le bureau de Virginia Woolf, dans une construction en bois, attenant sa maison en Sussex dans lequel elle vivait avec son mari Léonard.

Je me rends compte, en relisant les passages que j’avais notés, qu’ils sont d’une fulgurance beauté. Et que je reprendrais certainement ce texte un jour.
C’est étrange mais c’est plus par petits morceaux que pour l’intégralité du roman, que j’ai aimé l’écriture de Virginia.

Mrs Dalloway de Virginia Woolf

Livre lue dans le cadre d’une lecture commune avec KeishaMangoDominiqueGeorgeCynthia, Tif, Papillon, Maggie, AGFE et Pauline.

Encore une fois cette lecture commune ne s’est pas passé comme je le croyais.
Il m’arrive exactement la même déconvenue que Théoma sur le treizième conte.
Je m’imaginais tellement de remous et d’aspiration pour la lecture de ce roman mais ça ne s’est pas du tout passé comme ça.
Encore une fois j’ai joué de malchance. Comme chacun le sait, c’est un livre qui demande une certaine concentration et une certaine rigueur… J’ai mis plus d’une semaine pour lire un livre qui, habituellement, vue le nombre de pages, aurait dû me prendre maximum 3 jours.
J’ai passé une semaine plutôt pénible et les nuits ne me donnaient pas du tout mon compte de sommeil. Le résultat était que, bien sûr, mes journées me voyaient dans le coltard (et le brouillard) et mes pensées étaient tournées tout à fait hors du livre alors qu’elles auraient dû être totalement immergées dans ces pages.
Je sais que je ne suis pas très clair mais en bref, pour des raisons indépendantes de ma volonté, ce livre n’a pas bénéficié de ma totale attention ( je dirais même plus )…
Je n’avais même qu’une hâte : que cette semaine se termine et le livre avec.
Et cela n’avait rien à voir avec la qualité du livre.
J’en suis absolument désolée mais c’est ainsi…
Ce n’est pas le livre idéal à lire quand votre esprit est obnubilé par des inquiétudes latentes et un manque flagrant de sommeil…
Bref, je ne saurais trop vous conseiller d’avoir lire les autres avis si vous voulez vous faire une idée plus précise.

Je ne retiendrais de ce livre que les mondanités et la bourgeoisie anglaise.
Que Mrs Dalloway n’est pas un personnage très sympathique et qu’elle prend son petit déjeuner au lit tout les jours…
Je vous l’accorde : c’est un peu court.
Je serais bien incapable de vous dire si j’ai aimé ce livre ou pas mais il me faut bien l’avouer, j’ai dû me forcer à le finir.
Les seuls passages qui m’ont vraiment ému, ce sont les passages avec Septimus et sa folie naissante. Cet homme qui après la guerre est détruit, ravagé est vraiment bouleversant.
Mais le reste du livre ne m’a fait ni chaud, ni froid. Mais pour des raisons, et je le redis encore une fois, totalement indépendante de la qualité du livre qui ne fait aucun doute…
J’ai bien conscience que mon billet est infiniment confus mais il est à l’image de la semaine que j ‘ai passé.
Voilà !
Je suis absolument navrée que ce billet soit si décousu mais voilà, c’est comme ça.
Bien sûr, je ne m’arrêterais pas sur une, si malheureuse rencontre, avec cet auteur.
« Une chambre à soi » me tente beaucoup ainsi que « les vagues »…
Mais pas tout de suite.

Ce livre faisait partie du challenge Virginia Woolf mais pour moi, ça ne compte pas vraiment, vue l’échec de cette lecture.

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J’ai, bien sûr, relevé quelques magnifiques passages (oui, tout de même)

De nombreux extraits sont donc disponible par ici !
Voilà qui prouve encore une fois que toutes nos lectures ont une histoire.
Je vous embrasse.

Extraits ; La source cachée d’Hella S. Haasse

La source cachée

 » Recommencer. Recommencer ailleurs. Prendre congé de Rina, dire adieu au monde dans lequel j’ai vécu jusqu’ici. Etre libre, et me prouver à moi-même que je suis digne de cette liberté . Etre seul, dans la solitude que j’ai moi-même choisie, qui est un bouillon de culture pour les forces de l’âme. Croître, mûrir, et porter des fruits. M’arracher à cette existence dans laquelle la partie vitale de mon être dépérit de jour en jour. J’aime mon métier, il me passionne, mais ce travail, cette étude ne sont pas l’alpha et l’oméga de mon désir ; en moi s’étend une vaste terre en friche prête à être exploitée. Ce qui m’a manqué jusqu’ici c’était le courage de franchir le pas. Je pense trop, je tue chaque impulsion à force de peser le pour et le contre. Comment sais-je, au fond, que je ne peux pas faire ce que je voudrais pouvoir faire ? D’innombrables fois, j’ai en effet créé des mondes, dans mon imagination, et dans ces mondes, placé des créatures dont les conflits intérieurs et les rapports mutuels peuvent s’assembler et former un tout équilibré, comme les pierres d’une voûte soigneusement conçue. J’ose dire que je maîtrise la construction, cette cohérence intérieure de l’essentiel et de l’irréel. Mais jusqu’ici, j’ai douté de ma capacité à convertir en mots ces mondes imaginaires. J’étais convaincue qu’il me manquait la maîtrise de la langue.
Le crépuscule bleu du milieu de l’été possède un singulier pouvoir de persuasion. Avec la fraîcheur, le vent du soir m’apporte le lointain écho d’une voix insistante, passionnée, suggestive. Je n’ai pas eu le courage d’engager la lutte : la lutte pour la créativité qui est en même temps une luttte contre le mensonge actif et la contrevérité intérieure passive. « 

Ce texte parle d’une très belle façon de la créativité.
De ce que écrire veut dire.
De ce qui nous freine.
De nos désirs que l’on a n’a pas sû concrétiser.
De notre liberté à faire ce dont nous avons vraiment envie.

Bon, je vous rassure, ce sera le dernier extrait de ce roman.
Bon dimanche à vous.

Billet sur « La source cachée » 
Autres extraits « La source cachée » 

La source cachée d’Hella S. Haasse

Cela ne vous étonnera pas si je vous dis que l’auteur est néerlandaise… Et oui, toujours cette attirance pour ces pays  nordiques. En tout cas je peux vous dire que là, j’ai été bluffée…
Le style de cet auteur est une pure merveille, j’ai vraiment adorée la lire.
L’histoire est, en plus, très originale et c’est la voix d’un homme que l’on entend là. Cet homme se relève d’une maladie qui l’a épuisé.
Pour se ressourcer il part pour la propriété familiale, de sa femme, pour vider les lieux, la vendre peut-être. Sa femme, Rina ne l’accompagne pas. Elle veut rester en retrait de tout cela, ne veut pas en entendre parler. Son histoire familiale est lourde, ceci explique cela.
J’ai notée tellement de passages qu’il faudra que je me retienne pour ne pas tout reproduire ici. Le début vous le connaissez déjà si vous avez lu l’extrait que j’avais donné dans ce billet.
Cet homme arrive donc dans cette maison et il est conquis par les lieux, on pourrait même dire qu’il est comme envouté.
Il ne connait rien sur la famille de sa femme, ni de son passé.

 » Comment étaient-ils, ceux qui ont habité ici autrefois, ta mère, tes grands parents ? Que sais tu d’eux, Rina ? As-tu des lettres, des portraits, des souvenirs ? Pourquoi ne parles-tu jamais d’eux ? Jusqu’ici, je n’ai pas éprouvé le besoin de connaître ton passé. j’ai toujours eu le sentiment que des images de ton enfance ne me renseigneraient guère plus sur toi et ta vie que ce que je savais déjà pour t’avoir vue vivre. Lorsque tu m’as dit que tu n’avais plus ni parents ni grands-parents et que le reste de ta famille ne signifiait rien pour toi ou si peu de chose, je l’ai accepté purement et simplement et me suis abstenu de te poser des questions, parce qu’il me semblait que tu n’en parlais pas  volontiers. « 

Dans ce couple, c’est lui qui est sensoriel et intuitif. Il est très conscient de l’atmosphère très spéciale de cette demeure.

 » Car tu es réaliste, Rina, si réaliste, si dénuée d’imagination qu’il m’arrive de ne pas comprendre comment il m’est possible de vivre avec toi. Personne n’est aussi éloigné de moi que toi justement, avec ton regard clair, impitoyable, ton sens des réalités, ton esprit exercé aux mathématiques. C’est incroyable en vérité que tu sois partiellement originaire de cette vieille maison pleine d’odeurs de roses et d’herbes cuisant au soleil, avec le murmure du vent entre les murs. Ta mère est née ici, dis-tu, tes grands parents y ont vécu toute leur vie. Serais-tu telle que tu es aujourd’hui si tu avais connu ce cadre ? Je ne sais. L’idée de ta présence ici m’effraie. Tu voudras en faire une demeure confortable, débarrassée de tout le superflu. D’une manière presque scientifique, tu couperas quelques roses et tu les mettras dans les vases sphériques en verre dépoli qui font songer aux lampes éclairant une table d’opération. »

En fouillant, Jurjen, trouve des carton remplis de feuilles de papier à dessin. Les dessins sont d’Eline (la mère de Rina). Ce sont des esquisses au crayon de la forêt, du jardin, de la maison. Il y a aussi un autoportrait d’Eline en Dryade signé : « Et in Arcadia ego – E.B.; Aout 19… » Eline est une artiste.

Très vite Jurjen est contacté par un certain Meinderts, un médecin. Celui ci lui confie qu’il était très proche d’Eline. Cet homme lui fait certaines confidences, il affirme qu’en fait Eline se serait suicidée. Jurjen comprend très vite que Meinderts était fou amoureux d’Eline (qui en a épousé un autre) et qu’il ne s’est jamais remis de sa disparition. Jusqu’à l’obsession…
Ce livre est un encore une histoire de secrets de famille, de mystères, de douleurs cachées et de trahisons… Il ne servirait à rien de vous en dire plus. Sachez seulement que vous devez lire ce livre, oui, devez… Parce qu’il est vraiment une merveille. C’est un magnifique éloge de la nature comme vous n’en avez jamais lue, j’en suis sûre.
Un petit trésor de verdure et de fraicheur.
Une belle introduction au printemps…

Il y a deux parties très distinctes dans ce roman à mon sens. La première est cette description superbe de la fôret, du jardin, de la maison et des alentours. Et la deuxième est plus concentrée sur les liens qui relie Jurjen et sa femme (Jurjen trouve sa femme trop distante et trop froide) et sur la créativité. Il y a d’ailleurs, sur ce thème de très beaux passages. Comme je l’ai déjà dit je voudrais pouvoir recopier tout le livre et c’est très difficile de choisir lesquelles je vais encore vous donner… (et ici, un autre extrait sur la créativité)


 » Les saisons triomphaient, l’odeur de l’herbe et des roses faisait insensiblement place à l’arôme épicé non moins torturant des champignons, mais cela aussi était emporté par le vent lorsque le brouillard et la neige arrachaient à la terre un parfum plus fugace. En été, le feuillage murmure, il semble qu’il n’existe pas de plus riche mélodie pour celui qui est allongé dans l’herbe tiède ; mais l’on change d’avis en automne, lorsque les feuilles roussâtres bruissent dans le vent ; et pendant les longs mois d’hiver l’on entend, encore plus ému, le bois gelé craquer et le givre tomber de branche en branche. Infinie est la diversité des images d’un solstice à l’autre ; celui qui observe d’un regard aiguisé par un si grand désir voit comment, à chaque seconde, naît une nouvelle situation sans rapport avec tout ce qui précédait et différente de tout ce qui suivra. Jamais une tache d’ombre n’est deux fois le même sur une feuille ou sur le sol ; comment puis-je conserver l’image de la courbe décrite par une volée d’oiseaux fendant le ciel comme une flèche ?  » 

 » Je n’aurai de repos qu’après avoir couché sur le papier ce qui ne cesse de hanter mon esprit depuis mon aventure dans le bois : le fait d’attribuer à Eline Breskel, que je  n’ai jamais connue, des pouvoirs et des penchants que je voudrais pouvoir posséder. Je tente de recréer cette ombre, de la transformer en un autre moi plus doué, capable de vivre plus intensément. Jamais je ne vendrais, comme Faust, mon âme au diable pour connaître la jeunesse éternelle, mais je serais prêt à la sacrifier en échange d’une étincelle de génie. Pour pouvoir vivre un seul instant cette décharge libératrice, je renoncerais à toutes les autres certitudes, la puissance créatrice est un don du ciel, une grâce, le seul miracle que je reconnaisse.Il y a plus. Au fond de mon coeur est enfoui un voeu : celui d’avoir le droit de briser les liens qui m’empêchent de progresser dans mon développement jusqu’à atteindre cet idéal. Si je pouvais croire pour moi-même au droit à la liberté, je saurais choisir ma voie sans hésiter. Mais je n’y crois pas. Je ne suis pas sûr de pouvoir payer le prix de cette liberté : l’idée parvenue à sa plénitude, l’oeuvre d’art. « 

La source cachée
Hella S. Haasse
Editions Babel et Actes Sud

Sukkwan Island de David Vann

Sukkwan island
Lecture commune avec Laila.

Alors là je suis bien embétée pour faire ce billet, cela n’a pas été le coup de coeur auquel je m’attendais. Je m’attendais à un livre coup de poing et j’ai été a peine soufflée.
Mais c’est peut-être de ma faute, j’ai peut-être gardée une certaine distance, une certaine froideur par rapport à ce livre, connaissant la fameuse scène. Par malchance, (je feuillete beaucoup les livres avant de me décider à les lire) je tombe sur la page 116 et là, évidemment je savais tout…
Mais il n’y a pas que ça…
Je m’attendais à de somptueuses descriptions de la nature sauvage de l’Alaska et j’ai été très déçue. Là aussi, lire ce livre après les superbes descriptions du livre de Hella S. Haasse n’était pas l’idéal.
Mais il y a aussi ce style assez terne et l’histoire tout de même très répétitive : ils coupent du bois, ils chassent, ils pêchent… En bref il ne se passe pas grand chose.
Si encore il y avait eu une psychologie des personnages plus poussées, ça aurait pû racheter tout ça à mes yeux. Mais là aussi je suis restée sur ma faim.
Je ne dirais pas de ce livre qu’il n’est pas bon (loin de moi cette idée) mais tout simplement qu’il n’était pas fait pour moi !
La meilleuse chose que je puisse vous conseiller c’est d’aller lire des avis plus positifs, la majorité des billets que j’ai pû lire étaient bien plus enthousiastes.
Je pense que tout le monde (ou presque) connait maintenant le sujet de ce livre mais je vous donne tout de même la 4ième de couverture :

« Une île sauvage du Sud de l’Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion, tout en forêts humides et montagnes escarpées. C’est dans ce décor que Jim décide d’emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d’échecs personnels, il voit là l’occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu’il connaît si mal. La rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar, et la situation devient vite incontrôlable. Jusqu’au drame violent et imprévisible qui scellera leur destin.

      Sukkwan Island est une histoire au suspense insoutenable. Avec ce roman qui nous entraîne au cœur des ténèbres de l’âme humaine, David Vann s’installe d’emblée parmi les jeunes auteurs américains de tout premier plan. »

Je pense aussi avoir ressenti une trop grande colère envers ce père pour pouvoir apprécier ce livre.
C’est vrai que, lorsque l’on connait l’histoire de l’auteur, le livre s’éclaire d’une autre façon. Je vous conseille d’ailleurs d’allez lire l’excellent interview qu’In Cold Blog a fait de l’auteur. Mais seulement après avoir lu le livre…

L’histoire est, évidemment, bouleversante et cela est indéniable…

Alaska

Voilà l’île de Sukkwan Island telle quelle est décrite au tout début du livre :

 » Elle était blottie dans un fjord, une minuscule baie du Sud-Est de l’Alaska au large du détroit de Tvevak, au nord-ouest du parc national de South  Prince of  Wales et à environ quatre vingts kilomètres de Ketchikan. Le seul accès se faisait par la mer, en hydravion ou en bateau. Il n’y avait aucun voisin. Une montagne de six cents mètres se dressait juste derrière eux en un immense tertre relié par des cols de basse altitude à d’autres sommets jusqu’à l’embouchure de la baie et au-delà. L’île où ils s’installaient, Sukkwan Island, s’étirait sur plusieurs kilomètres derrière eux, mais c’étaient des kilomètres d’épaisse forêt vierge, sans route ni sentier, où fougères, sapins, épicéas, cèdres, champignons, fleurs des champs, mousse et bois pourrissant abritaient quantité d’ours, d’élans, de cerfs, de mouflons de Dall, de chèvres de montagne et de gloutons. Un endroit semblable à Ketchikan, où Roy avait vécu jusqu’à l’âge de cinq ans, mais en plus sauvage et en plus effrayant maintenant qu’il n’y était plus habitué. « 

Ce qui m’a mise mal à l’aise et en colère,c’est que Roy, alors que cela devrait être l’inverse, porte à lui seul la responsabilité de son père :

 » Ils partirent en direction de la crête, de nouveau exposés au vent. Roy luttait pour rester à la hauteur de son père et ne pas être séparé de lui. Il savait que s’il le perdait de vue l’espace d’une minute, son père ne l’entendrait pas crier, qu’il s’égarerait et ne retrouverait jamais le chemin de la cabane. Observant l’ombre noire qui bougeait devant lui, il prit conscience que c’était précisément l’impression qu’il avait depuis trop longtemps ; que son père était une forme immatérielle et que s’il détournait le regard un instant, s’il l’oubliait ou ne marchait pas à sa vitesse, s’il n’avait pas la volonté de l’avoir là à ses côtés, alors son père disparaîtrait, comme si sa présence ne tenait qu’à la seule volonté de Roy. Roy était de plus en plus effrayé et fatigué, il avait le sentiment de ne plus pouvoir continuer et il commença à s’apitoyer sur son sort, à se répéter : Je ne peux plus supporter ça. »

Un autre exemple du père qu’est Jim :

« Ecoute dit son père. L’homme n’est qu’un appendice de la femme. Elle est entière, elle n’a pas besoin de l’homme. Mais l’homme a besoin d’elle. Alors c’est elle qui décide. C’est pour ça que les règles n’ont aucun sens et qu’elles changent sans cesse. On ne les établit pas ensemble.Je ne suis pas sûr que ce soit vrai, fit Roy.C’est parce que tu as grandi avec ta mère et ta soeur, et que je n’étais pas là. Tu es tellement habitué aux règles établies par les femmes que tu les trouves logiques. Cela te facilitera sûrement la tâche, mais ça veut aussi dire qu’il y a des choses que tu ne verras jamais clairement.C’est pas comme si j’avais eu le choix.Tu vois ? ça, c’est un exemple. J’essayais de faire passer un argument, mais tu l’as retourné pour me culpabiliser, pour me faire comprendre que je n’avais pas fait mon devoir, que j’avais enfreint les règles et n’avais pas été un bon père.Eh bien, peut-être que tu ne l’as pas été. Roy commençait à pleurer à présent, mais il aurait voulu se retenir.Tu vois ? fit son père. Tu ne connais que la manière féminine de te disputer. Tu chiales toutes les larmes de ton corps, putain.Seigneur, fit Roy.Peu importe, dit son père. Il faut que je sorte d’ici. Même si une putain de tornade souffle dehors, je vais marcher un peu.Il enfila son équipement, Roy faisait face au mur et s’efforçait de calmer ses pleurs, mais il ne pouvait plus s’arrêter tant la situation lui semblait injuste et brutale. Il pleurait encore après le départ de son père, puis il se mit à parler à haute voix. Qu’il aille se faire foutre. Putain, va te faire foutre, Papa. Va te faire foutre. Ses sanglots redoublèrent et il émit un étrange couinement en essayant de les ravaler. Arrête de chialer, putain, dit-il.Il s’arrêta enfin, se lava le visage, mit une bûche dans le poêle, s’allongea dans son sac de couchage et lut. Quand son père revint, plusieurs heures s’étaient écoulées. Il tapa ses bottes contre le porche, rentra et ôta son équipement, puis il s’approcha du poêle et prépara le diner…./…Et je ne vais pas m’excuser, dit son père. Je le fais trop souvent.OK. »

Alaska
(Photos magnifiques trouvés ici)

Je vais donc, de ce pas, lire le billet de Laila.
Rajout : il faut que vous alliez la lire, elle en a fait un très beau billet !

Sukkwan Island
David Vann
Editions Gallmeister

image_c1r    Challlenge 1er roman.

Mademoiselle Chambon d’Eric Holder

Un petit livre dont je n’attendais pas grand chose ayant lue quelques billets, plutôt tièdes, sur la blogosphère. Pourtant il a été une très belle surprise.
Je n’ai, malheureusement, pas eu l’occasion de voir le film. Mais j’ai bien l’intention de le voir très vite…
Bon, l’histoire, je pense que tout le monde la connaît. Je vous mets tout de même le 4ième de couverture :

 » Antonio est maçon, il mène une vie tranquille en compagnie de sa femme Anne-Marie et de leur fils Kevin. Un jour, il va chercher Kevin à l’école et rencontre l’institutrice, mademoiselle Chambon. Entre eux, peu de mots, mais ils sont de ces êtres qui se reconnaissent sans se parler. Quelque temps après, elle lui demande de venir remplacer une fenêtre chez elle…
Magnifique roman d’amour, tragique et dérisoire réalité de la vie : il est toujours trop tôt, ou trop tard, et l’on passe à côté de l’essentiel. Le drame, c’est d’en être conscient. « 

La dernière phrase est une bonne introduction à ce roman.
C’est un livre délicat, pudique et très émouvant. Une histoire d’amour tout en retenue et en finesse.
Il m’a fallu quelques pages pour pouvoir entrer dans ce livre. Je n’ai pas, tout de suite, été convaincue. Mais quelques pages plus loin j’étais cuite.
C’est un très beau livre que je vous conseille vraiment de lire. Et je pense que, d’avoir vu le film, n’est pas du tout un frein à cela. Au contraire… Les personnages n’en auront que plus de chair et de clarté. J’avais, tout du long de ma lecture, l’image de Sandrine Kiberlain, je trouve qu’elle fait une très émouvante Mademoiselle Chambon. Tout en délicatesse…
C’est un tout petit livre (157 pages) que j’ai lue en un week end. Me retenant de ne pas le lire trop vite pour faire durer le plaisir.

Champs de blé
Champagne-Ardenne – Montmirail – Marne

Tout se passe dans un petit village, un petit bourg de province :

 » Le soleil de cette fin d’après midi, printanière avant l’heure, jetait un éclat joyeux sur les facades en brique rouge, les durs balcons de ciment. Antonio, quoiqu’il eût connu Montmirail depuis l’enfance, n’aimait pas la ville sans grâce. Il ressentait parfois, à la faveur d’un souvenir ou d’un instant comme celui-ci, une espèce de sympathie pour l’endroit. Cela s’arrêtait vite là.Il faut avoir grandi, puis vivre dans un même bourg de la province profonde pour éprouver le poids de l’enlisement, les grandes espérances ramenées aux proportions d’un compte bancaire, l’ennui auquel on n’échappe plus que par d’infimes détails : un magasin qui ouvre, la fermeture d’un ancien, le vote, au conseil municipal, d’une nouvelle fontaine »

La première fois qu’ils se retrouvent seuls tout les deux, c’est lorsque Antonio vient réparer la fenêtre de Mademoiselle Chambon :

 » Non, il ne voulait pas de vin. Il examinait à présent la fenêtre. Vous feriez mieux d’appeler une entreprise, mademoiselle, disait-il, vous auriez au moins un devis et qui sait, sur présentation de la facture, si vous n’arriveriez pas à vous faire rembourser, ne serait-ce qu’une partie ?
Elle, elle observait sa nuque, son cou tellement droit dans le contre-jour, ses épaules larges. Seigneur, l’envie de se nicher là-dedans…/…
Il osait la regarder, elle n’éprouvait plus le besoin de rire nerveusement, il aimait ses yeux redevenus graves, elle se disait qu’il fallait faire quelques chose, tout de suite, pour casser ce lien entre eux.
Lui s’étonnait de pouvoir constater qu’elle avait des cernes, une peau presque diaphane, un visage aigu, des cheveux tirés, et, simultanément, de ne pas en tenir compte. Au contraire, la regardant, il pensait à l’été. Elle rirait, et les cheveux dénoués, tout autour d’elle, brouilleraient le soleil d’une fin d’après midi…/…
Quand il fut parti, elle s’empara bravement de la bouteille de vin, et en but une rasade, à même le goulot. Trois mille balles. Ce n’est rien. J’emprunterai.
Et stop, de se mentir.
Cette fois, c’est clair, je suis amoureuse. « 

Et pourtant il ne s’est absolument rien passé entre eux. Mais l’attirance qu’ils ressentent est indéniable.
Et il reviendra chez elle, continuer son travail. Lors du repas frugal qu’il a apporté dans sa gamelle (il refusera qu’elle lui fasse un repas) :

 » Le dessert : trois figues sèches dans du papier suiffé. Il se tourna vers elle pour lui en proposer une, qu’elle refusa dans un geste absent. Le papier crissait comme s’il avait enfermé des fruits de grande valeur. Regardant Antonio mordre dedans, elle avait des visions de jardins, de caves fraîches en été, d’ombre sous les tilleuls, de rivières. « 

Va suivre alors ce superbe passage :

 » Vous savez ce qui me plairait ? demanda-t-il.
Une bière ? Un alcool ? Elle levait les yeux de son livre. Elle avait attendu ce moment. Elle n’avait rempli le Frigidaire, deux jours auparavant, qu’en prévision de ça.
C’est stupide… Il souriait. J’ai presque fini, et je pensais… Ce serait un air… Enfin, vous n’appelez peut-être pas ça un air… Il montrait le violon. Je n’ai jamais vu ça qu’à la télévision.
D’accord, dit-elle.
Elle ne travaillait plus, depuis des années, que sur le violon muet. Bon, dit-elle encore, tandis qu’elle resserrait le crin de l’archet, et, dans le même temps qu’elle vérifiait la tenue sous le menton, accordait l’instrument, oui, je vais vous jouer quelque chose.

Quand il partit, en fin d’après-midi, elle tira d’une pile de livres une minicassette et la lui offrit. Elle l’avait enregistrée, dans le temps, lors d’une diffusion sur France-Musique. Sur la boite, tracé de sa belle écriture scolaire, on pouvait lire Bartok, sonate pour violon seul. Elle venait de lui en interpréter un morceau, pas la chaconne, cependant, et pas l’adagio, trop difficiles.
Lorsqu’il eut fini de ranger ses outils dans la voiture et qu’il s’assit au volant, il la glissa dans l’autoradio.
Deux ou trois kilomètres seulement le séparaient de chez lui. Au moment où il reconnut le passage qu’elle avait joué, un petit chemin de terre s’ouvrait à droite de la route. Il s’y engouffra. C’était un de ces sentiers dont même les cadastres ne gardent pas la trace, et qui ne servent qu’à amener les tracteurs un champ plus loin. Il n’aboutissait à rien, c’est à dire au sommet de la colline, d’où l’on pouvait voir, au-delà de l’étendue du blé qui commençait à se former, Montmirail.
Le vent, ridait le blé comme de l’eau. Montmirail d’ici, tenait dans la main, une cité fragile, tout à coup, flanquée sous tant de ciel bleu. Il rembobina la cassette, moteur à l’arrêt cette fois, appuya sur « play » quand il jugea qu’il y était. Augmenta le volume.
Plus tard, souvent, il reviendra au bout de ce chemin. Le blé mûrira, des orages autont crée des verses dans les épis. Puis, la moissonneuse passée, ce sera sur les chaumes que planera la sonate pour violon seul, toutes portières ouvertes, tandis qu’il verra les cheveux courts et noir effleurer l’instrument, enfin ce sera sur la terre nue, remuée à grosses mottes, épaisse, huileuse presque, des corbeaux s’y abattront, mais là, ce sera l’hiver, et la chape posée sur le souvenir de mademoiselle Chambon regardant comme lui les champs en juillet. Montmirail, au loin, s’allume, la nuit tombe. « 

N’est ce pas là un passage magnifique ???
Je vous l’ai dit ; c’est un petit livre tout en finesse, tout en délicatesse.
Je trouve que c’est là une superbe image de l’amour.
L’amour qui est là, mais qui ne demande rien…
Un des plus beaux passages du roman.
J’espère vous avoir vraiment donné envie de lire ce livre. C’est une petite merveille dont il serait dommage de passer à côté.
Moi, j’ai été séduite.
Il n’y a aucune raison de vous en priver, le nombre de pages fait que vous le lirez très vite. Et son prix est tout petit (en poche, « j’ai lu »).
Très belle lecture.
Je ne résiste pas à l’idée de vous offrir ce morceau de violon :

Extraits ; La source cachée d’Hella S. Haasse

La source cachée

(Extrait d’une lettre de Jurgen Siebeling à sa femme Rina dans l’été de 1937)

« … La maison est cachée dans la lumière incertaine des bois, comme un coquillage au fond de l’océan. Entre les murs flotte un bruissement de vent dans la cime des arbres, de gouttes de pluie sur le sable, de fuites invisibles d’animaux à travers les fourrés. La maison est séparée du bois de trois côtés par un fossé profond, couvert de lentilles d’eau ; un pont mène à la cour intérieure, pavée de pierres plates, grises, entre lesquelles pousse l’herbe. Les fenêtres, qui emprisonnent le reflet des arbres, semblent aussi vertes qu’eux. Le lierre s’accroche au mur et au toit, et la balustrade de la terrasse est envahie par une prolifération de roses. Derrière la maison s’étend une combe avec ses ondulations de terrains herbus, un vallon plein de bouleaux, je présume que des violettes y poussent encore en automne, à part cela, seulement la forêt, rien que la forêt ombreuse et verte. J’étais debout entre les troncs, parmi les fougères et les halliers qui m’arrivaient aux genoux et je me croyais au fond de la mer. Chose curieuse, il y a peu d’oiseaux. J’ai écouté intensément mais je n’ai rien entendu d’autre que le frémissement des feuilles dans le vent et les battements de mon coeur. Par instants, j’avais l’impression de rêver, l’un de ces rêves remplis d’une magie lointaine à demi oubliée, et qui me donnent la sensation d’avoir déjà tout vécu antérieurement. C’est ce que je ressentis ici aussi, lorsque, me retournant sur la terrasse, je contemplai le jardin et la sylve devant moi, dans l’éclat intense de cet après midi d’été : le vent s’était couché, toutes les couleurs semblaient gorgées de lumière et plus profondes qu’ailleurs, les roses et l’herbe dégageaient une odeur douceâtre qui montait à la tête. Les lions de pierre des deux derniers piliers en forme de vase de la balustrade posaient sur moi un regard ironique par-dessus les écus armoriaux détériorés qu’ils enserraient entre leurs griffes ; nulle part le moindre bruit, et partout la sensation d’être observé par quelque chose d’invisible, comment puis je te faire comprendre ce que je ressens ? … « 

Autre extrait de La source cachée

Billet de La source cachée

Claude Monet
Le bassin aux nymphéas 1899