Littérature

Le coeur cousu de Carole Martinez

Comment vous parlez au mieux de ce livre prestigieux ? Je me sens maladroite et hésitante, je voudrais tellement vous transmettre ce que j’ai vécu en lisant ce livre. Il fait parti de ces livres qui nous construisent, tels des briques empilées les unes sur les autres. Il fait parti de ces livres dont toutes lectrices attends, avec espoir, la rencontre. Une rencontre rare et précieuse qui est un vrai luxe quand il arrive. Parce qu’une vie de lectrice n’en voit pas tant que ça des rencontres comme celle là. C’est un de ces livres qui entre dans le pantheon de ceux que l’on oublie jamais. J’ai pris mon temps pour le lire, il ne se lit pas à la va-vite ni à la légère. C’est un livre qui se mâche, se digère. Il mérite le temps qu’on lui accorde. Je n’ai pas envie de vous en dire de trop pour ne pas en déflorer le sens. La peur de gacher ce que vous y trouverez dans les mots, entre les lignes.

En fait cela ne m’étonne pas du tout qu’il ai eu le prix des étonnants voyageurs… c’est un livre qui fait voyager. Il est totalement dépaysant et ce n’est pas seulement parce que Frasquita Carasco part sur les routes, parcoure l’Andalousie et le sahara… C’est aussi parce que c’est un livre foisonnant et complètement irréel. Il y a là des contes, de la magie, de l’irréalité… et de la cruauté aussi… C’est un livre extrèmement féminin, une histoire de femmes, de mères, de soeurs. Ce roman a eu huit prix littéraires et cela n’est guère étonnant. Pour une fois qu’un livre assume sa différence et en joue largement, je ne peux qu’applaudir. Le style de l’auteur est superbe, sublime…

 » Mon nom est Soledad. Je suis née, dans ce pays où les corps sèchent, avec des bras morts incapables d’enlacer et de grandes mains inutiles. Ma mère a avalé tant de sable, avant de trouver un mur derrière lequel accoucher, qu’il m’est passé dans le sang. Ma peau masque un long sablier impuissant à se tarir. Nue sous le soleil peut-être verrait-on par transparence l’écoulement sableux qui me traverse. LA TRAVERSEE; Il faudra bien que tout ce sable retourne un jour au désert…/…

…/…Il me faut t’écrire pour que tu disparaisses, pour que tout puisse se fondre au désert, pour que nous dormions enfin, immobiles et sereins, sans craindre de perdre de vue ta silhouette déchirée par le vent, le soleil et les pierres du chemin. Ô mère, il me faut ramener des profondeurs un monde enseveli pour y glisser ton nom, ton visage, ton parfum, pour y perdre l’aiguille et oublier ce baiser, tant espéré, que jamais tu ne m’as donné ! Il me faut te tuer pour parvenir à mourir… enfin. Mon lumineux cahier sera la grande fenêtre par où s’échapperont un à un les monstres qui nous hantent. Au désert ! « 

 Carole Martinez – © C. Hélie – Gallimard

J’ai tellement aimé ce livre que j’ai beaucoup de mal à vous en parler. Il vous faut lire toutes les lignes, toute la vie de Frasquita Carasco et de cette boite magique qui se transmet de mère en fille… Il vous faut lire l’histoire d’une femme qui coud comme elle transmet la vie… Il y a là, dans ces pages, en vrac, un éventail papillon qui s’envolera par la fenêtre vers sa liberté… une petite fille qui nait avec des plumes, une autre qui donnera la mort avec ses baisers… Il y a là des combats de coq, le sang des combats et des femmes chaque mois. Des femmes qui aident (des sages-femmes), un chien jaune et une prostituée qui joue de l’accordéon… Un homme qui a perdu son ombre d’enfant dans un champ d’olivier… Des robes de mariées tellement belles qu’elles en sont irréelles…. Il y a là une enfant lumineuse et qui luit dans la nuit… Un ogre et un enfant roux que son père conduira au désastre… Des histoires d’amours et de haines. Des histoires ou le merveilleux côtoie la cruauté… Il y a là des dessins de sable, des chefs d’oeuvre, qu’un père ne veut pas voir… Un tapis où l’on voyageLa mort qui porte une robe de bal d’un rouge flamboyant…

Extraits :

 » Elle tenta de tirer du fil de tout ce qu’elle croisa. Si elle avait dû attendre ses noces plus longtemps, le monde entier se serait dévidé entre ses doigts. Elle aurait tout détrempé pour en tirer le suc, la substance filable. Le paysage et ses collines, ce lumineux printemps, les ailes des papillons et toutes les fleurs qui vivent entre les pierres, et les cailloux, et l’oliveraie des Heredia, tout aurait été réduit en fil. Dieu lui-même se serait agité, empalé au bout de sa quenouille. Tout serait passé dans sa robe : les sentiers, les villes qu’elle n’avait jamais vues et la mer lointaine, tous les moutons d’Espagne, tous les livres, tous les mots et les gens qui les lisent, les chats, les ânes, tout aurait succombé à sa folie tisserande. Rien ne lui parut trop vil, trop fou, trop abject, rien ne fut à ses yeux indigne d’être filé. « 

 » Il y eu la plaie noire sur la façade. Il y eut ce dessin qui emplit soudain les yeux de ma mère, cette maison devenue bateau, cette grande voile de crépi blanc, ce trompe-l’-oeil maladroit et le silence des enfants, cette rue aveugle et ses fenêtres closes. Puis, dans ce vide solaire, il n’y eut plus que le grand navire, dressé là d’un coup face à elle, comme la seule porte ouverte. Elle le vit apparaître par-delà le dessin. Il venait la chercher, l’enlever. Si loin de la mer, si loin de tout cours d’eau, il  avait avancé par les chemins, il avait remonté les rivières à sec. Il avait élargi la petite rue poussiéreuse, toutes voiles dehors, poussé par un vent constant, et s’était échoué contre sa porte. Un bateau à sa mesure pour embarquer sa douleur et sa joie, un bateau pour que cessât l’horreur de ne pas s’appartenir, un bateau pour être, enfin ! « 

 » Mais il est d’autres récits. Des récits souterrains transmis dans le secret des femmes, des contes enfouis dans l’oreille des filles, sucés avec le lait, des paroles bues aux lèvres des mères. Rien n’est plus fascinant que cette magie apprise avec le sang, apprise avec les règles. Des choses sacrées se murmurent dans l’ombres des cuisines. Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d’épices, magie et recettes se côtoient. L’art culinaire des femmes regorge de mystère et de poésie. Tout nous est enseigné à la fois : l’intensité du feu, l’eau du puits, la chaleur du fer, la blancheur des draps, les fragrances, les proportions, les prières, les morts, l’aiguille, et le fil… et le fil…/…

Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le coeur. Leurs plaintes sont passées dans les soupes : larmes de lait, de sang, larmes épicées, saveurs salées, sucrées. Onctueuses larmes au palais des hommes ! « 

C’est un monde incroyable qui s’ouvre à nos yeux et que l’on quitte avec difficulté. Un monde magnifique, mais incroyablement cruel aussi… Et qui prouve que la littérature est beaucoup plus que ça… Que la littérature est bien plus que quelques signes noirs imprimés sur des pages blanches. Bien plus que des lignes et des mots… La littérature c’est une histoire d’alchimie et finalement… de magie… Il y a 26 lettres dans l’alphabet et un nombre incalculable de mots… Et tout cela donne une infinité de possibilités… Le meilleur comme le pire… Mais maintenant je me tais… pour que vous puissiez écouter les choeurs du coeur cousu. Pour finir, cette phrase, sublime, parce qu’après elle, il n’y a plus rien à dire :

 » Ce qui n’a jamais été écrit est féminin. « 

image_c1r Challenge 1er roman

Lecture commune avec  Sandy ,  Pickwick ,  Anjelica,  Delphine et  Lounima

Et moi, je file lire les avis de toutes celles qui m’ont accompagnées pour cette lecture commune ! Beaucoup, beaucoup d’avis sur ce livre dans la blogosphère mais mon préféré est celui deSylvie. Pas besoin de vous donner d’autres liens, vous les trouverez tous chez elle…

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Littérature

Les heures chaudes d’Annie Lemoine

Voilà encore un tout petit livre ! A peine plus d’une centaine de pages, je l’ai lu en, même pas, une petite demie-heure. Un livre agréable à lire, d’une lecture très facile et fluide, là encore les pages se tournent toutes seules.

Une villa au bord de la mer… Un homme et une femme en couple depuis quelques années… La femme ressent une certaine lassitude, un ennui discret, une langueur qui n’est pas seulement dû à la chaleur. Le livre commence très mal, il y a là, dans les premières pages le récit d’un viol conjugal. L’homme n’en ressent pas de remords. La femme ne ressent pas de grande colère. Tout reste très plat, tout à fait dépourvu de passion. La maison, au bord de l’eau, a une grande place dans le récit. Celle là même qu’il a dessiné, construite d’après ses voeux, à elle. Je ne sais pourquoi, mais ce livre m’a fait penser à ce tableau d’Edward Hopper, une femme seule, perdue dans sa solitude et dans sa contemplation :

 Edward Hopper – Cape cod morning

La maison a une superbe terrasse qui donne sur la mer et elle aime y perdre son temps.

  » Le paysage ne la happait jamais instantanément malgré sa force. Il la percutait et elle entrait d’abord en résistance, soufflée par sa beauté, atterrée d’avoir pu se passer de lui aussi longtemps. Puis, le corps se relâchait, il n’y avait  aucun danger à accepter autant d’harmonie à la fois, en une seule dose. Enfin, accordée au spectacle de la nature qui se déroulait sous ses yeux, elle consentait à y participer, ne serait-ce que fugitivement. Disposée à l’accueil, elle goûtait alors pleinement, sans retenue, la joie de sa présence au monde. Il en allait ainsi depuis plusieurs étés. C’était sa définition du bonheur : la maison, là-bas, avec lui. Demain matin, rayant un ciel pur, des hirondelles raseraient la terrasse. Face à cet espace sans limite, il lui semblerait avoir l’éternité devant elle. « 

 » Elle dispose d’un mois, un mois entier, pour examiner ses plans et pour quoi d’autre exactement ? Pour souffler, changer de rythme, couper le portable, fuir l’ordinateur, ne pas sècher ses cheveux, combler son palais avec toutes sortes de saveurs exquises, regarder le soleil plonger dans la mer rougie, l’imaginer, elle ne l’oublie jamais tout à fait, se lever sous les yeux d’hommes et de femmes qu’elle connaît bien et qui, eux, n’ont pas cessé de se battre contre l’inacceptable, même momentanément, un mois pour marcher pieds nus dans le sable et sur le bois chaud de la terrasse, un mois entier pour faire des gestes qu’elle aime parce qu’ils lui rappellent l’enfance comme étendre du linge ou vider des poissons, et s’habiller le soir de jupes légères en soies multicolores et sentir le vent filer entre ses cuisses en se promenant sur les quais et encore ? Un mois pour ne rien faire, absolument rien, allongée sur le transat, à l’ombre du grand parasol de la terrasse, incapable de lire les premiers jours, entièrement absorbée par la beauté d’un lieu qui lui semble la purifier.  Ici, le temps n’a plus d’importance, on estime l’heure à la course du soleil, on l’écoute distraitement au clocher du village. Elle pense régulièrement à ces moments parfaits. De savoir qu’elle les a connus et qu’elle va les vivre à nouveau est source, pendant l’année, d’un plaisir infini. Elle y puise une part de son équilibre. « 

Voilà mes passages préférés, idéal à lire sur une plage, les pieds dans l’eau. Ces pages donnent très, très envie de faire ses valises et de partir en vacances !!! Le reste parle d’un amour qui se délite.

  » Elle eut du mal à retrouver la note juste au fond d’elle-même, elle entendait une véritable cacophonie qui l’empêchait de savoir ce qu’elle pensait vraiment. Elle s’accrochait à ses perceptions, au fait, par exemple, qu’elle ne ressentait plus jamais l’envie de s’asseoir à ses côtés et de poser la tête sur ses genoux. Ou encore à sa réticence quand, dans la cuisine, il l’avait prise dans ses bras en se serrant contre elle alors qu’elle coupait quelques légumes. Elle n’avait pas aimé qu’il entrave ses gestes au moment où l’huile d’olive chaude chantait pour réclamer un premier jeté de tomates. Elle s’était mise à observer son propre comportement comme elle aurait épié celui d’une étrangère, pour mieux la comprendre. « 

Au final, un livre qui se laisse lire, un joli style, pas désagréable du tout et que je relirais sans doute avec plaisir. Mais pas un grand coup de coeur non plus.

Editions J’ai Lu