Le manoir de Tyneford de Natasha Solomons

Le mot de l’éditeur : « Au printemps 1938, l’Autriche n’est plus un havre de paix pour les juifs. Elise Landau, jeune fille de la bonne société viennoise, est contrainte à l’exil. Tandis que sa famille attend un visa pour l’Amérique, elle devient domestique à Tyneford, une grande propriété du Dorset. C’est elle désormais qui polit l’argenterie et sert à table. Au début, elle se fait discrète, dissimule les perles de sa mère sous son uniforme, tait l’humiliation du racisme, du déclassement, l’inquiétude pour les siens, et ne parle pas du manuscrit que son père, écrivain de renom, a caché dans son alto. 
Peu à peu Elise s’attache aux lieux, s’ouvre aux autres, se fait aimer… Mais la guerre gronde et le monde change. Elise aussi doit changer. C’est à Tyneford pourtant qu’elle apprendra qu’on peut vivre plus d’une vie et aimer plus d’une fois. Par l’auteur du délicieux Jack Rosenblum rêve en anglais. »

 » Les photos sont étranges : elles restent dans le présent, les sujets captés dans un moment qui ne reviendra jamais. Nous les prenons en prévision de l’avenir : alors que clique  l’obturateur, nous pensons aux futures versions de nos personnes se rappelant cet événement. » (p47)

S’il n’y avait pas eu les mots d »AifelleTheoma et Keisha je ne pense pas que je me serais penché sur cette lecture. Mais justement il y a eu leurs mots, leurs billets, pour me convaincre totalement. Cuné appelle cela ses lectures récompense (lu après une lecture plus difficile ou plus sérieuse), Aifelle ses « lectures récréations » et je trouve cela très juste. Une lecture bonheur, dont les pages se tournent toutes seules. Je l’ai lu avec délice et délectation. Elise est un personnage très sympathique, tout en fraîcheur, qui mélange à la fois confiance en soi et déstabilisation rapide par l’attitude de ceux qui l’entourent. Cette jeune fille déracinée, arrachée malgré elle de son pays natal (et cela pour son bien) apparait au début fragile et malheureuse. Mais au fil des pages on découvre une autre jeune fille, heureuse de vivre, qui montre des signes certains d’assurance. Elle a de la personnalité et n’a pas froid aux yeux.

La preuve en est avec cette scène qui est la première rencontre avec le fils du maître. C’est d’ailleurs une scène très drôle ; alors qu’elle est en colère et occupée à dire une flopée d’injures, profitant du bruit des vagues pour couvrir sa voix, Christopher fait sa rencontre. Sa tenue est plus que sommaire puisqu’elle est dans l’eau jusqu’aux genoux en petite culotte et pull. Mais elle s’en sort plutôt bien et ne se laisse pas démonter… J’ai beaucoup aimé aussi l’omniprésence de la mer. Elle s’y réfugie souvent lorsqu’elle a besoin de respirer. La beauté de la côte l’apaise et lui redonne cette énergie qu’elle perd un peu parfois. On pourrait presque sentir les embruns nous fouetter le visage…

 » Devant moi, la mer se brisait et écumait. L’eau claquait sur la grève, puis on entendait crisser les galets que les vagues, en refluant, entrechoquaient. » (p120)

 » La mer sombre semblait absorber toute la lumière du monde : comme suspendu au dessus de l’eau, le ciel était d’un gris menaçant. (p234)

Elise, qui est embauchée en tant que femme de chambre, doit apprendre à s’occuper des autres alors que jusqu’à présent on s’était toujours occupé d’elle. Elle apprend très vite qu’il est essentiel qu’elle soit invisible lors de l’accomplissement de ses tâches. Et puis il y a le manque de sa famille, la peur de la guerre et des dégâts qu’elle causera forcément… Le personnage principal à mon sens est ce manoir de Tynefort, il a une telle présence, il est si bien décrit que là aussi  on s’y croirait, il est, au même titre que la mer, indéniablement  la star du roman 

Et puis il y a aussi un petit goût de Rebecca de Daphné du Maurier avec ces premières pages qui forcément, nous y font songer… Il y a le dernier manuscrit de son père, qu’il cache dans un alto, et confie à Elise pour qu’elle l’emporte en Angleterre… Il y a la riche voix de mezzo-soprano de sa mère… Il y a une mémorable fête du maquereau auquel elle participe pour la première fois… Il y a une flambée, dans un énorme âtre de pierre, qui se transforme en veillée, on y boit du gin, on y danse sur les notes d’un vieux gramophone et ça se termine sur une très mauvaise nouvelle ; Hitler vient d’envahir la Tchécoslovaquie… Mais aussi des moments moins graves où l’on fait griller des tartines dans la cheminée du salon en écoutant le Nocturne en fa mineur de Chopin… Il y a Elise qui joue pendant
des heures, dans sa petite chambre sous les toits, du Vivaldi, Donizetti, Bing Crosby…

 » Je passai les jours suivants à jouer de l’alto ou à biner le potager avec le vieux Billy. Je désherbai les rangées de plants de laitue bien alignés, pilant des coquillages pour décourager les escargots ; je creusai des sillons pour y semer des betteraves et des blettes. De la sueur coulait de mon front et tombait sur la terre. Tout en travaillant, j’entendais l’étrange son de l’alto dans ma tête. Il emplissait mon esprit comme le bruit de la mer dans un rêve ; je bougeais, taillais, piochais, plantais à son rythme. Au crépuscule, je descendais à la plage et m’asseyais avec Burt sur des cassiers à homards, devant sa hutte. Le vieux pêcheur bourrait sa pipe et nous regardions la mer monter dans un silence convivial. L’eau envahissait la grève avec une implacable constance. A marée haute, elle battait les grands rochers plats au-delà de la chaumière, transformant la pierre gris pâle en une surface d’un noir luisant et la vase craquelée en velours vert. A marée basse, l’eau se retirait jusqu’à l’extrémité de la baie, les galets secs prenaient des teintes or,  jaune et rouille à la lumière du couchant. Je savais que quelque part, au loin, des plages résonnaient de coups de feu, de tirs d’obus, de hurlements d’hommes et de sirènes, mais ici à Worbarrow, les vagues léchaient le rivage et les seuls cris qu’on entendait étaient ceux des mouettes. » (p363)

Comme vous pouvez le constater, j’ai gardé des images très fortes de cette lecture… Ce roman m’a fait l’effet d’un charme et d’un ensorcellement certain.

Lu également par Aifelle et TheomaKeishaSous les galets et Syl. (source des photos)

Et ma première participation au mois Anglais  chez LouCryssilda et Titine.

Le challenge voisins voisine d’ A propos de livres ChallengeVoisinsVoisines pour le royaume uni Angleterre

Et le Challenge  Petit bac 2014 pour la catégorie « bâtiment ».pett bac 2014

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56 réflexions sur “Le manoir de Tyneford de Natasha Solomons

    • Je vous remercie toutes les trois d’avoir mis ce roman sur mon chemin ;0) Comme je le disais sans vous je ne pense pas que je m’y serais intéressée…

  1. Il y aura eu les mots de trois blogueuses pour t’encourager à lire ce roman, les tiens seuls suffisent à me convaincre largement. Ton billet est superbe.
    J’étais déjà bien tentée par cette lecture, couverture, titre et résumé m’attiraient beaucoup. J’aime les histoires qui se déroulent dans des cadres tels que ce manoir de Tyneford, qui semble au coeur même du roman. Je découvre grâce à toi qu’il contient tout plein d’autres choses séduisantes, notamment une héroïne qu’il me tarde de rencontrer.
    En tête de ma liste de livres à m’offrir.
    Avais-tu lu le premier roman de l’auteure ? Il m’a toujours tentée également.
    Oh ! Je vois que tu lis Les cinq quartiers d’orange ! J’ai failli l’acheter la semaine dernière ! J’attends ton retour !
    Bises 🙂

    • Non, je n’ai pas lu le premier roman de l’auteur, mais qui sait ça viendra peut-être ;0) Les cinq quartiers d’orange est presque fini, pour l’instant j’aime beaucoup, j’ai noté pas mal de passages… Bises aussi Emma

  2. J’aime bien cette idée de « lecture récompense » après une lecture plus difficile ou « intello » 😉 ça fait du bien, c’est comme s’endormir avec une berceuse ! Bisous l’Or

  3. J’ai eu un gros coup de coeur pour cette lecture l’an dernier ! Je suis ravie de voir que tu es tombée sous le charme toi aussi !

  4. Pfff eh bien voila un de plus sur la liste mais il y a un complot pour me faire beugguer du cerveau 🙂
    tout ce que tu décris dans ce livre me plait atmosphère Manoir le destin d’une jeune fille … Des Bises L’Or

  5. Oui, une lecture sympathique. Dommage que la traduction ne rende pas justice au « personnage principal » du livre (selon moi) – l’alto (titre v.o. : The novel in the viola)

  6. Rholalala comme si j’avais besoin de ça ! Je suis définitivement convaincue que je dois le lire ! Pourtant, le précédent roman de cette romancière ne m’avait pas complètement séduite.

  7. Il a l’air sympa ce livre mais j’ai déjà un des livres de l’auteur dans ma PAL « Jack Rosemblum… je vais commencer par celui-là ».

  8. J’étais sûre d’avoir déjà commenté ton billet (j’ai du le lire sur mon téléphone), comme toi je l’ai beaucoup aimé et j’en garde un superbe souvenir. On l’a beaucoup taxé ce roman de gentillet ou de mièvre, mais j’ai surtout gardé son côté Menderley de Rebecca en mémoire.
    Donc entièrement d’accord avec ton billet.

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