Littérature

Les oreilles de Buster de Maria Ernestam

Editions Gaia, septembre 2011, Traduction du suédois par Esther Sermage, Lecture commune avec  ValCanelManu et Mrs Pepys
Quatrième de couverture :  » Eva cultive ses rosiers. A cinquante six ans, elle a une vie bien réglée qu’elle partage avec Sven. Quelques amies, des enfnats, et une vieille dame acariâtre dont elle s’occupe. Le soir, lorsque Sven est couché. Eva se sert un verre de vin et écrit son journal intime. La nuit est propice aux souvenirs, aussi douloureux soient-ils. Peut-être aussi la cruauté est-elle plus douce lorsqu’on l’évoque dans l’atmosphère feutrée d’une maison endormie. Eva fut une petite fille traumatisée par sa mère, personnage fantasque et tyrannique, qui ne l’a jamais aimée. Très tôt, Eva s’était promis de se venger. Et elle l’a fait, avoue-t-elle d’emblée à son journal intime. Un délicieux mélange de candeur et de perversion. 
 Dès la première page nous sommes mis au parfum :
 » J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Et dix-sept ans quand j’ai finalement mis mon projet à exécution. »
Le pourquoi et le comment de ce geste c’est tout ceci qui fera la construction de ce livre et de ces 411 pages. Ce qui m’a semblé le plus intéressant c’est surtout de comprendre les raisons qui ont emmené Eva à survivre à tout cela. Déjà, comment grandit-on dans l’indifférence et le non-amour d’une mère totalement centré sur elle même ?
 » Je me rappelle avoir progressivement compris que ma mère ne se soucierait jamais assez de moi pour m’aimer, et que seule l’une d’entre nous deux verrait le bout du tunnel saine et sauve. A sept ans, je décidai que ce serait moi. (p 30).
 » Dans mon souvenir, pendant les premières années de ma vie, elle n’eut quasiment aucun geste envers moi. Un petit coup dans le dos pour donner de l’élan à une balançoire, des visages qui se rencontrent au dessus d’un dessin, des mains qui façonnent ensemble un bonhomme de neige, un regard affectueux, une caresse… A l’endroit où sont stockés ce genre de souvenirs, dans mon esprit, c’est le trou noir. (p32) »
Dès le départ ce livre avait déjà tout pour me plaire. En effet la narration se fait sous la forme d’un journal intime et en général cette forme là fonctionne toujours très bien avec moi.
Alors qu’Eva n’en avait jamais ressenti le besoin, le cadeau, pour ses cinquante six ans, de sa petite fille Anna-Clara, laconique et grande lectrice d’après sa grand mère, lui donnera le déclic :
 » Il est bientôt deux heures et demie du matin, enfin, de la nuit. Le sommeil m’a abandonnée. D’ailleurs, la fatigue aussi. En seulement vingt-quatre heures, il semblerait que la capacité de m’exprimer enfin par écrit soit devenue une nécessité. Un cadeau d’enfant, des roses sur un journal intime, voilà donc ce qui aura ouvert les vannes. La vie ne sera jamais plus étrange qu’elle ne l’est déjà. (p19). « 
 » Je dois écrire. D’ailleurs cela fait longtemps que je n’ai plus le choix, et je n’ai jamais oublié que les baleines renaissent en sombrant dans l’abîme (p25). »
Et voilà Eva parti dans ses souvenirs. Sa mère apparaît comme un personnage odieux dont personne ne rêverait d’avoir pour mère. Dans ce journal, elle parle aussi de sa vie actuelle. On y apprend qu’elle partage sa vie avec un dénommé Sven. Qu’elle a une fille déjà adulte et une amie d’enfance nommé Gudrun. On y apprend aussi qu’elle a un petit faible pour la boisson, qu’elle préfère le vin aux aliments solides qui l’écoeurent. Manger c’est pas trop son truc et faire la cuisine encore moins.
Avant ce journal sa survie passait par sa passion pour les rosiers :
 » J’ai enfilé mes bottes et mon ciré. C’était l’heure de ma tournée de la roseraie. Je sors saluer mes rosiers tous les matins. J’ai respiré à pleins poumons l’odeur de miel des églantines, déjà largement écloses. Un moment de recueillement pour commencer la journée. Rien au monde ne m’ empêcherait de vérifier que mes fleurs se portent bien. En penchant le visage contre un bouton de Peace jaune et rose, scintillant d’eau de pluie, je me suis mouillé la joue. J’ai senti une robuste épine m’égratigner la peau, mais je ne m’en suis pas souciée. Une égratignure de plus ou de moins ne changera rien à mon visage sillonné de toutes parts, ni n’enlèvera quoi que ce soit à la beauté que je ne possède sans doute plus (p21,22). « 
 » Pourquoi les rosiers ? Par fascination pour l’histoire millénaire de cette plante qui a envoûté Grecs et Romains de l’Antiquité, Perses et Chinois ? M’évoquent-ils les orgies de roses de Cléopatre ? Ou l’expression sub rosa, « sous la rose », qui désigne l’intime, le confidentiel ? Ai-je jugé que la rose, tenue au secret, serait ma meilleure alliée ? Sans doute, car les miennes, en plus d’être belles et inaccessibles, savent tout. Elles m’écorchent, mais j’ai le droit de les toucher, et je sais qu’elles ne me trahiront pas tant que je ne les abandonne pas. Elles supportent les tourments et savent se défendre, ce qui leur a sans doute permis de résister au temps et au climat. Sous leurs magnifiques feuilles, leurs épines sont mauvaises, mais visibles et prévisibles (p52,53). « 
Et celle qu’elle entretient avec son bateau et ses sorties en mer. Eric ne partage pas son goût pour la mer mais Suzanne, sa fille, accepte parfois de l’accompagner :
 » Ces moments privilégiés me redonnent des forces. Je m’en souviens longtemps après. Un thermos, des tasses, des cris de mouettes, un coucher de soleil. S’il y a quelque part où je retrouve la Suzanne d’antan, c’est bien là. En tout cas, je m’y retrouve moi même (p23). « 
 » Je n’avais qu’une heure devant moi, mais je voulais faire sentir au bateau que j’existais toujours. Nous partageons un secret, des choses que nous avons vécues ensemble, le genre d’expédition interdite aux intentions obscures qui crée des liens (p23). »
Dans sa vie actuelle il y a Irène aussi, une vieille dame dont elle s’occupe bénévolement pour un groupe de soutien de la Croix Rouge locale. Cette Irène n’est pas un cadeau et lui en fait voir de toute les couleurs :
« …/… l’énergie dont elle se nourrit n’est pas cosmique. Elle la pompe aux autres.
Comment se fait-il que j’ai pris autant d’importance dans sa vie ? Comment ai-je pu laisser les choses aller si loin ? Sentiment de culpabilité, besoin de rédemption, crimes du passé (p63). « 
C’est probablement pour expier le meurtre de sa mère qu’elle ne l’abandonne pas malgré la comparaison qu’elle fait d’Irène à un rapace :
 » La métaphore était appropriée : je l’imaginais avec son nez de rapace, attendant sa prochaine victime. Une fois son oeuvre accomplie, la proie serait si proche de la mort qu’Irène l’achèverait en toute tranquillité, dévorant le peu qui restait, même si son repas gigotait encore un peu. Elle me rappelle aussi les araignées qui étreignent leurs victimes entre leurs pattes et leur injectent un poison qui ramollit leurs entrailles. Elles aspirent ensuite la bouillie, ne laissant derrière elles qu’une écorce sèche (p62,63). « 
 » Enfin, c’est ma punition. J’ai choisi de me l’infliger. Il faut payer ses dettes, et je le  fais en m’occupant d’Irène.
Dent pour dent, vie pour vie, une femme pour une autre (p67). « 
Vous l’avez compris c’est vraiment une lecture qui m’a fascinée, et cela par deux fois.
Parce qu’il n’y a pas que ça… Il y a aussi un roi de pique qui, depuis l’enfance, vient visiter Eva la nuit pour lui parler des baleines qui sombrent dans l’abîme et de bien d’autres choses encore. Il y a les oreilles de Buster dont je ne vous révélerais pas le secret. Il y a de la cruauté, quelque chose de l’ordre du ténébreux et du venimeux mais aussi de la beauté. Il y a, malgré tout, une jeune fille nommé Britta qui apportera quelques notes de douceur dans son enfance dont des roulades dans la neige et des longues promenades qui se finissait par la dégustation de chocolat chaud. Britta, qui lui offre un amour inconditionnel,  qui demeure inexplicable pour Eva mais qu’elle prenait bien volontiers :
 » Toutefois, j’en connaissais désormais le goût : celui d’un chocolat chaud couvert de crème fouettée, comme on les servait au salon de thé. Sucré, tiède, moelleux… (p42). » (tous les passages entre guillemets sont de l’auteur)
Il y a un homme qui se rappellera longtemps de l’usage détourné d’un piège à souris (un passage qui fait froid dans le dos). Un livre vraiment foisonnant dont je vous conseille vivement la lecture… J’espère avoir été suffisamment persuasive en tout cas…
Un grand merci aux éditions Gaia
Lu par KathelRekaAmandaTheoma chez qui vous trouverez pleins d’autres liens.
Lu pour les challenges :
 Challenge littérairedc3a9fi_scandinavie_blanche
(Un petit clic sur les logos vous mènera droit vers les challenges)
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4 commentaires sur “Les oreilles de Buster de Maria Ernestam

  1. Mince je croyais l’avoir lu et voulais voir ton avis … en fait ç’en est un autre mais du coup celui là me tente bien … à suivre donc !

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