Battement d’ailes de Milena Agus

Battement d'ailes Lecture commune avec Sandy

  » Vivre bien et vivre heureux, voilà deux choses différentes. Et sans un peu de magie, il est certain que je ne connaîtrai pas la seconde. »

Le roman s’ouvre sur ces quelques lignes de Wolfgang Amadeus Mozart. Je trouve que une très bonne introduction pour ce livre, le mot « magie » lui est bien assorti. Ce que j’ai ressenti pour ce livre est plutôt étrange. Durant presque toute la première partie c’est à peine si je ne devais pas me forcer pour lire ses pages et puis, d’un coup la magie s’est enclenché. Le plaisir de lecture a pris forme, pour ne plus s’évanouir. C’est une lecture très forte, qui laisse une empreinte vraiment réelle. Un livre qui ne s ‘oublie pas.

L’histoire, à mon sens, peine un peu à démarrer. Et il m’a fallu quelques pages pour m’habituer au style de Milena Agus mais l’effort en valait vraiment la peine. Et je ne regrette pas d’avoir persévéré. L’histoire nous est narrée par une gamine de quatorze ans, son père a disparu et sa mère ne quitte plus guère son lit. La figure marquante de son environnement c’est son grand-père, un homme d’une forte personnalité. Dans son entourage il y a également Madame, voisine proche de la jeune fille. Madame est un personnage atypique, très spécial. Tout ce petit monde vit en Sardaigne. Sur une colline qui domine la mer :

  » Notre position est 39°9′ au nord de l’équateur et 9°34′ à l’est du méridien de Greenwich. Ici, le ciel est transparent, la mer couleur saphir et lapis-lazulli, les falaises de granit or et argent, la végétation riche d’odeurs. Sur la colline, dans les lopins de terre arrachés au maquis qu’on cultive entre leurs murets de pierre sèche, le printemps resplendit du blanc des fleurs d’amandiers, l’été du rouge des tomates et l’hiver de l’éclat des citrons. »

Madame a fait de sa propriété une maison d’hôtes,  »  une maison d’hôtes pour huit personnes, pas plus. » Elle est harcelé par des promoteurs qui voudraient s’emparer de ses hectares. Elle ne veut pas vendre. Les voisins, si ! Mais elle détient la toute puissance, son terrain se trouve en plein milieu des autres. Le grand-père et Madame sont  très amis :

  » Ils connaissent les sentiers de mûriers, d’arbousiers et de fougères qui conduisent derrière la montagne jusqu’aux grandes cascades à trois, voire quatre niveaux, où l’eau forme de petits lacs limpides entourés de lauriers-roses et où nous nous sommes baignés très souvent en nous amusant follement entre grand-père qui, à son âge, frime en restant sous la cascade et Madame qui chante de sa voix mélodieuse. Dans les collines, sur le versant sud-est à l’abri du mistral, nous avons des amandiers, et nous tirons un petit profit des amandes, qui se vendent à bon prix pour la pâtisserie sarde, et des fruits et des légumes de nos potagers, surtout des tomates de Madame que les gens s’arrachent en été au marché de Cagliari, car tout le monde s’étonne qu’elles n’aient pas le goût de l’eau, mais un vrai goût de tomate, et ça parait impossible, mais ses tomates et ses conserves rapportent plus à Madame que les clients de sa maison d’hôtes. « 

 » Madame est très attentive au bonheur des gens, elle croit à la magie et lit dans les tarots pour tous les clients de sa maison d’hôtes afin de connaître leurs besoins et de les satisfaire, sauf que les cartes donnent des réponses trop difficiles, alors elle n’utilise que la valeur des nombres. Par exemple, pour des couples, elle dresse la table selon le nombre quatorze, la Tempèrance, l’union entre deux élements séparés, quatorze raviolis, quatorze gâteaux, quatorze louches de potage. « 

Madame est trop gentille, surtout avec ses deux amants (je dirais même plutôt trois) qui profitent d’elle dans tous les sens du terme et cela met le grand-père dans des colères noires… Mais malgré ses deux amants, Madame se sent seule :

  » En ce qui concerne le sien de bonheur, Madame dit que s’il tarde encore, après un certain âge il  a peu de chances d’arriver. Certes, ce n’est pas impossible. Le pire, c’est la solitude. Quand elle déjeune seule, ce qui est presque toujours le cas, sans nappe et avec une serviette en papier, elle sent un fantôme lui taper sur la tête et lui plonger le nez dans son assiette. « 

Madame n’a pas confiance en elle, elle a une piètre opinion d’elle même et a même des tendances sado-masochiste. Ce livre d’ailleurs n’est pas à mettre entre toutes les mains, il y a quelques scènes de sexe, scènes par ailleurs plutôt tristes voires carrément malsaines (bon, faut pas exagerer quand même, c’est tout à fait supportable). Mais je ne vais tout de même pas tout vous raconter… Il y a d’autres personnages qui gravitent autour de Madame. Il y a Pietrino, le dernier né des voisins, gamin délaissé :

  » Pietrino aussi voit des choses que les autres ne voient pas. Il crie comme un disque rayé  « Mamaaannn mamannnnn, papaaa, papaaaa !  » et soit ils ne sont pas chez eux, soit ils ne bronchent pas, trouvant normal qu’un gosse passe son enfance à appeler sans obtenir des réponse. « 

Pitrieno qui reçoit de dieu toute l’aide qu’il demande et qui les guidera avec ses cailloux lumineux lors d’une recherche ultime. Pietrino qui est mon personnage préféré. Il y a beaucoup de magie, de poésie, de douceur en ce petit garçon.  Il y a aussi le fils ainé des mêmes voisins qui joue de la trompette de jazz à Paris mais ce n’est guère bien vu par sa famille. J’ai oublié aussi de parler de l’ange (qui donne au livre son titre) que la narratrice voit et qu’elle pense être son père :

  » J’ai senti un courant d’air comme si quelqu’un s’amusait à m’éventer. Je ne voyais pas qui c’était, mais mon père me taquinait souvent comme ça. Le vent a soulevé les draps jusqu’au plafond, formant deux grandes ailes, une avec le drap du dessous, et l’autre avec le drap du dessus et on les distinguait parce que celui du dessus est festonné, et pas l’autre. « 

Ouh la la je m’emballe, je m’emballe mais il faudrait que je m’arrête là, sinon je serais bien capable de vous recopier tout le livre. Une dernière scène pour le plaisir, entre la narratrice et le joueur de jazz :

 » L’hiver est arrivé, lui ai je dit en enlevant les glaçons de ses cheveux et de son dos. Il a éclaté de rire. Il riait et il pleurait. La mer était un miroir traversé d’un long sillage lumineux, comme une patinoire d’argent. Alors, il a soudain eu une inspiration et il a composé séance tenante une version jazz du « Clair de Lune » de Debussy, on n’entendait que sa trompette et même les ailes de papa sont restées immobiles dans le ciel, à écouter. « 

Un livre que je vais reprendre du début dès ce soir pour pouvoir encore m’imprégner de sa petite musique (une heure et demie de lecture environ). Il ne me reste plus qu’à aller lire l’avis de Sandy. Les billets de PapillonBMR et MAM, le blog des livresLeiloonaSylvie et Nina

Battement d’ailes

Milena Agus

Editions Liana Levi

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