La petite présence de Dominique Sampioro

La petite présence

Tout d’abord une précision ; ce livre là n’est pas un roman, c’est un récit.
Dominique vit la douloureuse expérience d’une séparation, d’un divorce. Il a une petite fille encore petite qui a quatre ans, et il doit supporter la peine de ne plus la voir tout les jours. Sa maman en aura la garde, elle viendra donc pour les week-ends ou les vacances.
Ce n’est pas une énième histoire de haine et de bagarres entre deux êtres qui se séparent mais juste la grande tristesse d’un homme et du manque qu’il a de sa petite fille.
C’est un livre incandescent, qui vous brûle les doigts. Il est assez court mais n’aurait pas supporter plus de pages de peur de devenir étouffant.
J’ai pour ma part beaucoup appréciée le style de l’auteur qui est magnifique. J’ai noté un nombre impressionnant de phrases sublimes.
Non, il n’y a pas que les femmes pour souffrir de l’absence d’un enfant…
Tout les hommes qui partent pour refaire leur vie, n’oublie pas tous qu’ils ont des enfants, là, qu’ils laissent derrière eux. Ils ne partent pas tous sans se retourner…
Dominique est un homme qui souffre, qui ressent l’absence de sa fille jusqu’à dans sa chair. Pour rendre cette absence plus supportable il écrit dans des carnets.
Il écrit pour sa fille, pour lui, pour ne pas sombrer.

 » Comment font les hommes, les femmes, qui n’écrivent pas, les vies minuscules pour ne pas s’ennuyer, se briser, comment font-elles pour tenir debout, sans confier leur peine à la page blanche, dans une existence dont il restera un peu de buée sur la vitre de leur âme, passée là par hasard. « 

Le livre commence par quelques mots sur le mariage :

 » La lumière est belle, radieuse, Tiffany aussi. Les merles font les fous dans les cerisiers. Toi, je ne sais pas, tu es dans nos rêves. Petite fleur dans un pommier. »
 » Mon épouse me serre la main très fort, dans sa robe blanche, solaire, parsemée de pétales de lys, cousus en tissu jaune, comme une poignée de oui tombés du ciel. « 

Sept ans plus tard, la séparation :

 » Quand j’ai peur, je compte dans ma tête, les secondes, les oiseaux qui traversent le ciel, les brins d’herbe, n’importe quoi, je compte en silence et le déboulé des chiffres apaise mon sang comme une vieille comptine, là, rien à faire, je me roule en boule dans le lit, l’album-photos du mariage serré sur mon ventre. »

L’auteur égrène ses notes au fil des mois. Et le temps passe, douloureusement.

« Je voudrais être plus sage et protéger tes quatre ans dans la force de mon demi-siècle. La blessure d’être séparé de toi par un divorce raisonnable, deux heures d’autoroute et cinquante minutes d’embouteillage, je veux te l’offrir comme une écharpe pour ta vie de femme, une longue robe de soie mauve et bleue qui épousera chacun de tes gestes, plus tard, quand tu saigneras en pensant à nous, à ton enfance trop courte, à cette page de ton histoire, déchirée, froissée, roulée en trois chiffons, toi, moi et ta mère. « 

 » Je t’ai perdue dans le chaos du quotidien, et dans mon coeur tu prends la place d’un immense pré sous l’orage. Mes caresses sont des branches arrachées aux arbres, tes baisers, des nids abandonnés par les oiseaux, ma tristesse, une immense flaque cachée sous l’herbe. »

 » Je me bats contre la spirale de ne plus rien désirer d’autre que dormir, végéter, attendre quoi, ton retour, la vie avant, attendre comme un poisson.
… j’écris comme on marche dans la rue, je ne suis pas là, c’est mécanique, en équilibre sur un trottoir, entre la bordure et le vide, hésitant entre aller plus loin et me jeter sous un camion, je pose machinalement les premiers mots et ils avancent, lèvres serrées, je ne sais même pas de quoi ils parlent, ou peut-être vaguement, ils parlent et ça m’évite de m’immerger dans la baignoire avec ma plus belle chemise en avalant un litre de Four Roses et un tube d’exomil. « 

 » Se défaire d’une vie, c’est comme se désintoxiquer, il y a des jours de manque, on est plié en deux, on ne peut plus bouger, il faut apprendre à respirer avec une barre dans le ventre, se méfier des rechutes, par exemple éviter de plonger dans la torture des albums photos. « 

 » Lui sourire et reconnaître sa gentillesse me soulage. On n’est jamais vraiment seul, si on regarde bien. Sur le trottoir, d’autres marionnettes se croisent et s’élancent à l’aveuglette, sans savoir ce qui les attend demain. « 

 » Ta formule universelle : Faut que je te dise un truc, papa ! En général, je me sens de trop sur Terre. Mais là, je tuerais l’ogre, le loup et Sarkozi à mains nues pour garder ma place. « 

Mais il relativise aussi :

 » Quand je flippe grave, face à moi même, je pense à Thalie, trente-huit ans, cette amie qui glisse à petits pas dans sa vie, avec ses deux enfants, ses quatre cents euros par mois et une maladie qui peu à peu la paralyse…/… Si elle pouvait lire ces lignes et se trouver belle, je me dirais enfin qu’écrire sert à quelque chose. « 

J’ai trouvé cet homme, fragilisé par l’absence, très émouvant.
Ce que j’ai apprécié aussi c’est l’absence de colère a l’encontre de la mère de sa fille. Il n’aura aucune mauvaise parole pour elle. Bien au contraire. Le livre se termine par une série de remerciements et il en a pour elle :

 » Merci à Tiff de tout faire pour protéger Olivia et merci, de toutes mes forces, pour ces sept années de voyage, de folie, de monde à écrire à l’endroit, à l’envers, j’espère qu’aucune parole ne te blessera dans ce livre. Tu es une maman, formidable, tendre, étourdie et voyageuse, pour toujours. « 

Je trouve cela magnifique. En général les hommes n’ont pas ce discours après une rupture. Chapeau monsieur ! Le livre se termine par ces mots :

 » Bonne route à tous les papas, en espérant avoir ouvert un peu la porte de leurs confidences et de leur confiance. « 

Un livre à découvrir !
Pour information l’auteur a été, entre autres, scénariste de Bertrand Tavernier pour le très beau film : « ça commence aujourd’hui »

« La petite présence »
Dominique Sampiero
Édition Grasset

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